
L’arrestation de deux réalisateurs français au Togo, où ils étaient venus tourner un documentaire pour France Télévisions, soulève de nouvelles interrogations sur les méthodes du pouvoir de Faure Gnassingbé. Au-delà des accusations de visa et d’espionnage, une information particulièrement grave circule : leur libération pourrait être liée au sort du journaliste togolais Ferdinand Ayité, réfugié en France. Si cette hypothèse devait être confirmée, elle ferait de deux professionnels français les instruments d’un bras de fer politique qui les dépasse.
Il y a des arrestations qui relèvent de la justice. Et puis il y a celles qui, par leur contexte, leurs zones d’ombre et leur calendrier, donnent l’impression que la procédure judiciaire sert surtout de levier politique. L’affaire des deux réalisateurs français détenus au Togo appartient, à ce stade, à cette deuxième catégorie de questions. Les deux hommes ont été arrêtés le 27 juillet alors qu’ils travaillaient dans le nord du pays pour un documentaire destiné à l’émission « Les Routes de l’impossible », diffusée sur France 5. Selon leur employeur, Tony Comiti Productions, leur tournage avait été préparé avec les autorités togolaises et les journalistes disposaient de visas correspondant à leur mission.
Des journalistes transformés en monnaie d’échange ?
Les autorités togolaises leur auraient d’abord reproché des faits d’espionnage. Leurs équipements ont été saisis et leurs images examinées. Selon la société de production, l’analyse des rushs n’aurait pas permis d’établir la présence d’images relevant de l’espionnage. Après douze jours de détention à Kara, les deux Français auraient pourtant été arrêtés de nouveau, cette fois sur la base d’un problème de visa. C’est précisément cette succession qui nourrit les interrogations.
Le point le plus sensible de cette affaire reste l’information selon laquelle le pouvoir togolais souhaiterait obtenir, en contrepartie de la libération des deux Français, le retour de Ferdinand Ayité, journaliste d’investigation togolais installé en France. Ferdinand Ayité n’est pas un inconnu pour le régime. Fondateur du journal L’Alternative, il a enquêté sur des dossiers sensibles impliquant le pouvoir togolais. En 2021, il avait été arrêté avec le journaliste Joël Egah après une émission en ligne au cours de laquelle plusieurs responsables gouvernementaux avaient été critiqués.
RFI et France 24 déjà dans le viseur
L’ONU avait documenté cette affaire et fait état de leur détention après leurs propos visant notamment deux ministres togolais. Reporters sans frontières avait alors décrit l’affaire comme un nouvel épisode des pressions exercées contre L’Alternative. Ayité a depuis quitté le Togo. Il a reçu, en 2023, un prix international de la liberté de la presse. Son retour au pays constituerait donc un dossier particulièrement sensible. L’arrestation des deux Français intervient surtout après une série de décisions ayant considérablement dégradé les relations entre le pouvoir togolais et plusieurs médias français.
En juin 2025, la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication du Togo avait suspendu RFI et France 24 pour trois mois, en invoquant notamment des manquements à l’impartialité, à la rigueur et à la vérification des faits. Cette suspension, officiellement limitée à trois mois, n’avait toujours pas été effectivement levée plusieurs mois après son expiration, selon des informations publiées en 2026. Le message envoyé aux médias étrangers était déjà clair : au Togo, filmer, enquêter ou simplement couvrir les tensions politiques peut rapidement devenir une activité à haut risque.
Un pouvoir qui brouille les frontières
Le cas d’Ayité et d’Egah constitue un précédent particulièrement significatif. Les deux journalistes avaient été détenus après avoir tenu des propos critiques contre des membres du gouvernement. Les Nations unies avaient été saisies de leur situation. Reporters sans frontières avait également recensé plusieurs mesures visant L’Alternative, dont une suspension de deux mois en 2020. Le problème n’est donc pas seulement celui de deux Français détenus. Il concerne plus largement les conditions dans lesquelles s’exerce le journalisme au Togo.
Si les accusations d’espionnage sont maintenues, les autorités togolaises devront en apporter les éléments précis. Si le dossier repose finalement sur une question administrative liée aux visas, elles devront également expliquer pourquoi deux professionnels autorisés à travailler sur le territoire ont été arrêtés après plusieurs jours de tournage. Et si l’affaire est réellement liée à Ferdinand Ayité, le problème changerait complètement de nature. Il n’est attendu d’un État de droit qu’il utilise le sort de journalistes étrangers pour obtenir le retour d’un journaliste exilé.
Instrumentalisation de la détention à des fins politiques
Une telle pratique, si elle était prouvée, ne relèverait plus simplement du contentieux administratif ou judiciaire : elle constituerait une instrumentalisation de la détention à des fins politiques. Le pouvoir de Faure Gnassingbé peut naturellement invoquer la sécurité nationale, le contrôle des frontières ou la réglementation des visas. Mais ces arguments ne dispensent pas d’apporter des preuves, de garantir l’accès à la défense et de permettre aux détenus de communiquer avec leurs proches.
Le Quai d’Orsay affirme être « pleinement mobilisé » pour vérifier leurs conditions de détention, leur état de santé et le respect de leurs droits. C’est désormais le minimum attendu. Car dans cette affaire, une question dépasse toutes les autres : le Togo détient-il deux réalisateurs français pour une infraction réellement établie, ou assiste-t-on à une nouvelle démonstration de force d’un pouvoir qui confond de plus en plus souveraineté, contrôle de l’information et rapport de force politique ? La réponse appartient aux autorités togolaises. Elle devra surtout être documentée.




