«Armes, trafic et raison d’Etat» : enquête au coeur d’un système opaque et meurtrier

La mondialisation du commerce des armes à feu est une réalité, conséquence désastreuse de l’ouverture des frontières et de la déréglementation. Aujourd’hui, les armes légères prolifèrent sur le globe, le plus souvent de manière illégale. Paul Moreira et David André ont enquêté sur ce phénomène, qui inonde les régions sensibles du globe, principalement en Afrique. Un documentaire à regarder sur Arte, ce mardi, à 21h.

Sept millions. C’est la quantité incommensurable d’armes légères en circulation à travers la planète. Ce commerce, pas toujours légal et aux retombées dramatiques et criminelles, est prolifique et hautement lucratif. Il alimente les conflits armés, notamment dans les « points chauds » d’Afrique, où milices rebelles, gouvernements dictatoriaux et riches hommes d’affaires en ont fait une véritable économie de la mort. Paul Moreira et David André, deux journalistes d’investigation, ont enquêté une année durant entre fronts de guérillas, conférences internationales des Nations Unies et tarmacs d’aéroport clandestins. Partout, ils ont recueilli des images et des témoignages édifiants sur la mondialisation de ce commerce gris. Leur reportage Armes, Trafic et Raison d’Etat sera diffusé mardi 2 septembre, à 21h sur Arte.

Un trafic cautionné par les grandes puissances

Le commerce des armes à feu rapporte près de 1 200 milliards de dollars par an. Les principaux fournisseurs sont les Etats-Unis, suivis de près par la Grande Bretagne, la Fance, Israël et l’Allemagne. Mais depuis quelques années, des puissances émergentes ont investi les marchés frauduleux de la vente d’armes légères. Il s’agit de la Chine, de l’Inde et du Brésil par exemple, qui font fi des embargos et inondent les territoires en guerre de leurs armes. Par de complexes réseaux de trafic bien huilés, ces grandes puissances mondiales contribuent à la prolifération des armes et des munitions à travers le monde, au-delà de toute réglementation.

Et comme tout est question d’argent, les armes se monnayent , en Afrique et particulièrement au Congo, grâce aux minerais contrôlés par le Rwanda voisin. Des caisses entières d’AK 47 échangées contre des diamants (comme l’évoque, par exemple, le film Blood Diamonds), un trafic classique qui attise l’opportunisme des puissances occidentales en RDC où la guerre a déjà fait plus de 4 millions de morts en 10 ans, devenant le conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. Les grands groupes industriels (le groupe français Bolloré entre autres) participent – légalement– à un commerce dont les conséquencecs leur échappent ou sur lesquelles ils préfèrent fermer les yeux. Victor Bout ou Leonid Minin, deux trafiquants d’armes qui ont inspiré Lord of War, le film dans lequel joue Nicolas Cage, sur la vente illégale d’armes à feu en Afrique sont également des acteurs centraux de ce type d’échanges.

Loin des studios hollywoodiens, la réalité n’ est pas moins stupéfiante. La France continue de vendre des armes à la Guinée, malgré le massacre, en 2007, de civils manifestants pour de meilleures conditions de vie. Les réalisateurs du reportage ont contacté le Ministère de la Défense française, qui a refusé d’expliquer les raisons pour lesquelles on persistait à fournir des armes à un régime qui en use pour mater sa population.

Les ONG en action

Les civils, ce sont eux qui font les frais de ces tractations passées dans les hautes sphères du pouvoir. En Afrique, dans les zones en guerre civile, ils sont quotidiennement confrontés à la violence des déplacements de populations, des sévices, des viols, de l’enrôlement d’enfants soldats, des balles perdues… autant de situations extrêmes qui découlent indirectement de l’omerta sur le trafic d’armes.

Pour freiner cette escalade de la violence, des ONG se mobilisent. Au cours de leur enquête, Paul Moreira et David André ont suivi Amnesty International et l’Oxfam, deux associations qui font figure de puissants lobbies sur la question de la vente d’armes dans le monde. Grâce à des méthodes d’investigation pointues et au recours à des techniques laborieuses et minutieuses, elles parviennent à remonter des réseaux et à mettre en lumière les responsabilités des grandes puissances autant que des petits trafiquants. Fortes de ces découvertes, elles ont créé le mouvement « Control Arms », qui mène une vaste campagne soutenue par 126 ONG et de nombreuses célébrités. Le but est de sensibiliser l’opinion et de faire pression sur les autorités locales et internationales, afin de faire voter un projet de Traité en faveur de la réglementation étroite de la vente d’armes à feu. Ce traité International interdirait aux pays signataires de fournir des armes aux régimes qui violent les droits de l’Homme, permettrait à la justice de poursuivre les intermédiaires jusqu’ici souvent impunis, et contrôlerait mieux les différents embargos votés par les Nations-Unies.

Le « veto » des Etas-Unis

Sur les 192 pays de l’ONU, 153 se sont déclarés en faveur de ce projet, déjà en discussion. Parmi les nations réfractaires ou hésitantes, on compte l’Iran, l’Irak et la Chine, grands pourvoyeurs d’armes de par le monde. Pour l’heure, un seul pays s’est déclaré fermement et définitivement opposé à un tel traité international. Il s’agit des Etats-Unis, qui s’abritent derrière le second amendement de la Constitution américaine autorisant ses citoyens à posséder une arme chez eux. Défendue à la tribune des Nations-Unies par John Bolton ,un proche de la NRA et de George W. Bush, cette théorie masque également un autre crédo américain, selon lequel les Etats-Unis doivent pouvoir faire la guerre par milices interposées. Des guérillas qu’ils arment indifféremment selon leurs intérêts géopolitiques, en revendiquant la légitimité de ces « combattants de la liberté »… Une conviction pour laquelle les Etats-Unis ont déjà été condamnés à plusieurs reprises par la communauté internationale.

 Armes, trafic et raison d’Etat, documentaire de Paul Moreira et David André. Production : ARTE France, Premières lignes (France, 2008, 1h33mn). Diffusion mardi 2 septembre, 21h. Le film sera suivi d’un débat.