Après la CAN au Maroc, le Mondial 2026 aux États-Unis déjà attribué ? La dérive du football de bureau


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Le Maroc remporte la CAN sur tapis vert
Le Maroc remporte la CAN sur tapis vert

La décision de la CAF d’attribuer la CAN au Maroc sur tapis vert, des semaines après la finale gagnée sur le terrain par le Sénégal, ouvre une brèche aussi inédite qu’inquiétante. Au-delà du mérite sportif des Lions de l’Atlas, cette réécriture administrative ébranle les fondations mêmes de la compétition et remet en question la souveraineté du terrain

Il faut commencer par le dire clairement, pour éviter les faux procès. Le Maroc aurait pu gagner cette CAN sur le terrain. Il en avait le talent, la maîtrise collective, l’intensité et l’élan populaire. Dans cette finale magnifique face au Sénégal, tout s’est joué à peu de chose, dans ces détails cruels qui font les grands matches. Les Lions de l’Atlas ont montré pendant tout le tournoi un très haut niveau, et ils auraient fait un très beau champion d’Afrique. Dire cela n’est pas une concession. C’est simplement reconnaître la qualité d’une équipe qui n’a pas besoin d’être rabaissée pour que la critique de la décision de la CAF soit légitime.

Mais c’est justement pour cela que le verdict trouble autant. Parce qu’il ne s’agit pas de prétendre que le Maroc n’aurait jamais pu être sacré. Il s’agit de rappeler qu’il ne l’a pas été ainsi. Sur le terrain, au terme d’une finale allée jusqu’à son terme, c’est le Sénégal qui avait gagné. Et quand une instance revient des semaines plus tard pour effacer ce que le jeu avait tranché, elle ne grandit pas le vainqueur désigné : elle fragilise le football lui-même.

Le règlement a parlé, mais le terrain a été désavoué

La défense de la CAF existe. Elle repose sur une lecture réglementaire, disciplinaire, procédurale. C’est précisément ce qui rend l’affaire si redoutable. Car une décision peut être juridiquement construite tout en apparaissant sportivement aberrante. Le problème n’est pas seulement le droit. Le problème est le moment, l’échelle et l’objet.

On ne parle pas ici d’un match non joué, d’une équipe absente ou d’une irrégularité découverte avant le coup d’envoi. On parle d’une finale disputée jusqu’au bout, d’un trophée gagné sur la pelouse, puis requalifié ensuite dans les bureaux. En agissant ainsi, la CAF ne se contente pas d’arbitrer un contentieux : elle installe l’idée qu’un grand match n’est plus entièrement décidé par ce qui s’y passe, mais par ce qu’on en relit après coup.

Cette logique ouvre une brèche immense. Car si le terrain cesse d’être l’autorité suprême du football, tout devient révisable. La pelouse ne tranche plus vraiment. Elle propose un vainqueur, que les organes d’appel peuvent ensuite confirmer ou corriger. À partir de là, la finale cesse d’être un sommet sportif : elle devient un dossier.

À ce compte-là, il faut rouvrir toute l’histoire des injustices du football

Poussons la logique jusqu’au bout. En 1982, lors de la demi-finale de Coupe du monde entre la France et la RFA, l’agression de Battiston par Schumacher reste l’un des plus grands traumatismes du football français. Si l’on raisonne comme aujourd’hui, pourquoi ne pas réattribuer rétrospectivement cette place de finaliste à la France ? Pourquoi ne pas considérer que l’injustice était telle qu’elle a vicié le résultat au point d’imposer une correction tardive ?

Même raisonnement pour la “Main de Dieu” de Maradona contre l’Angleterre en 1986. Le but est resté. Le match aussi. L’histoire du football a continué avec sa part de génie, de faute et de douleur. Idem avec les polémiques arbitrales qui jalonnent les Coupes du monde, les CAN, les Ligues des champions. Le football a toujours vécu avec ses cicatrices. Il ne les effaçait pas rétrospectivement du palmarès.

C’est cela qui change désormais. En réécrivant le résultat d’une finale après coup, on ne corrige pas seulement une entorse au règlement. On change la nature même du jeu. On passe d’un sport qui assume ses injustices, parfois insupportables, à une machine qui prétend les réparer après coup, au risque de produire une autre forme d’injustice : celle qui consiste à nier ce que tout le monde a vu.

Après la CAN donnée au Maroc, pourquoi pas le Mondial donné aux États-Unis ?

L’absurde commence précisément ici : si le football moderne doit consacrer les puissances les plus influentes par la procédure autant que par le jeu, pourquoi attendre l’été 2026 ? Pourquoi ne pas donner tout de suite la Coupe du monde aux États-Unis ? L’image est volontairement provocatrice, mais elle dit quelque chose de profond alors que Trump a reçu de la FIFA un Grand Prix de la Paix visant, créé pour l’occasion, dont le seul objectif était de compenser sa déception de n’avoir pu avoir le Nobel de la Paix.

Car lorsqu’un trophée peut changer de mains après la bataille, le soupçon s’installe partout. Et le soupçon suit toujours la même pente : ce n’est plus le meilleur qui gagne, c’est le plus puissant, le mieux connecté, celui dont le poids institutionnel, diplomatique ou symbolique est le plus lourd. À partir de là, les supporters cessent de regarder seulement les joueurs, les arbitres et les entraîneurs. Ils regardent aussi les réseaux, les influences, les proximités, les intérêts.

Le plus injuste, d’ailleurs, est peut-être pour le Maroc lui-même. Car une équipe assez forte pour être championne sans aide se retrouve prisonnière d’un titre que beaucoup jugeront désormais entaché. Non pas à cause de ses joueurs, qui ont montré leur valeur, mais à cause de la façon dont l’instance a décidé de conclure l’affaire. Une victoire sur tapis vert jette toujours une ombre sur ceux qu’elle prétend couronner.

Une CAN sur tapis vert qui tombe aussi à point pour le pouvoir marocain

Cette affaire ne peut pas être isolée de son contexte politique intérieur. Car cette CAN attribuée au Maroc n’arrive pas dans un vide social. Depuis des mois, une partie de la jeunesse marocaine contestait la priorité donnée aux grands équipements, aux stades, à la vitrine sportive, alors que les besoins en santé, en services publics et en conditions de vie restaient immenses. Le mot d’ordre était limpide : des hôpitaux plutôt que des stades.

Dans ce contexte, une victoire du Maroc dans “sa” CAN ne vaut pas seulement comme succès sportif ; elle agit aussi comme validation symbolique d’une politique. Elle permet au pouvoir de répondre, implicitement mais efficacement, à cette critique : voyez, l’investissement a payé ; voyez, les grands chantiers ont servi le prestige national ; voyez, le pari n’était pas vain.

C’est là que le tapis vert devient hautement politique. Parce qu’il referme artificiellement un débat que le résultat sportif aurait pu laisser ouvert. Si le Maroc n’avait pas gagné cette CAN, après les efforts de communication, les dépenses, les infrastructures et la pression exercée pour faire de l’événement une démonstration nationale, alors la contestation de cette jeunesse aurait trouvé un argument supplémentaire. En somme : vous avez privilégié les stades, et même sportivement cela n’a servi à rien.

La décision de la CAF offre au contraire un récit de réparation. Dans le récit officiel, ou semi-officiel, il ne restera qu’une chose : le Maroc a gagné. Et ce raccourci suffit parfois à légitimer bien plus qu’un résultat de football. C’est sans doute un point qui a pesé dans le poids mis par le maroc pour inverser le résultat.

Le vrai danger : un football où la puissance compte autant que le jeu

Au fond, c’est cela qui inquiète le plus. Le Sénégal avait gagné une finale. Le Maroc avait montré qu’il avait l’étoffe d’un champion. La CAF, elle, s’est décrédibilisé en transformant cette tension sportive en affaire institutionnelle aux résonances politiques immenses. Et lorsqu’un football laisse penser que le vainqueur n’est connu qu’après appel, contre-appel et relecture des rapports, il cesse d’être pleinement un sport. Il devient un espace où l’image, la puissance et le récit pèsent presque autant que le jeu.

Le danger n’est pas seulement pour cette CAN. Il est pour l’idée même du football. Car le jour où les supporters commencent à croire que le terrain n’est plus l’instance ultime, la magie se fissure. Un match reste alors un spectacle, mais il n’est plus tout à fait une vérité.

Et c’est bien là tout le malaise. Le Maroc aurait pu gagner cette Coupe d’Afrique. Peut-être même que beaucoup auraient trouvé cela logique si la finale avait basculé dans l’autre sens. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. En voulant corriger l’histoire, la CAF a surtout donné le sentiment que, dans le football d’aujourd’hui, le plus fort n’est plus toujours celui qui gagne sur la pelouse, mais celui qui pèse le plus lourd après le coup de sifflet final.

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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