Anniversaire de l’assassinat de Boudiaf : la responsabilité du service de renseignements algérien


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Mohamed Boudiaf
Mohamed Boudiaf

Ce 29 juin marque l’anniversaire de l’assassinat du président algérien Mohamed Boudiaf. Plus de trente ans se sont écoulés depuis son homicide, mais le régime algérien et les médias internationaux continuent de cacher la vérité.

Après la victoire écrasante du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des élections législatives en décembre 1991, l’armée avait pressé le régime d’annuler le second tour. C’est ainsi que commence une guerre insensée créée ad hoc par les généraux algériens pour sauvegarder les intérêts d’une oligarchie qui ne rêvait que d’accaparement par tous les moyens, pour imposer sa forme perverse et inavouée de totalitarisme.

Le livre, « Chronique des années de sang » (Éditions Denoël), par Mohammed Samraoui, ex-colonel de l’armée algérienne qui a déserté en 1996, et depuis en asile politique en Allemagne, est probablement un des meilleurs témoignages de l’assassinat de Boudiaf et du rôle néfaste des généraux algériens dans la décennie noire. Samraoui (qui était officier supérieur des services secrets et avait participé en janvier 1992 au coup d’État qui avait destitué le président Chadli Bendjedid) a raconté que ses fonctions l’ont permis de recueillir des informations décisives sur les meurtres commis par le pouvoir, mais « les seuls à être au courant de l’ensemble des liquidations étaient les généraux Toufik, Smaïn Lamari et Larbi Belkheir, qui en était les commanditaires. »

L’assassin de Boudiaf était un officier du GIS

Pour donner une couverture légale au coup d’Etat, le 12 janvier, le Haut Conseil de sécurité (HCS), une institution qui était contrôlée par l’armée, « constatait » l’impossibilité de poursuivre le processus électoral. Et, deux jours plus tard, le HCS décidait que la direction de l’État serait assurée, pendant deux ans, par une nouvelle entité, le HCE (Haut Comité d’Etat), fiction politique créée pour l’occasion et dont la présidence fut confiée à Boudiaf, qui effectuera son retour en Algérie le 16 janvier (cette date n’est pas une coïncidence puisque le second tour était prévu pour le 16 janvier 1992).

En fait, le 10 janvier 1992, Ali Haroun, mandaté par les généraux, se rendait au Maroc pour y rencontrer Boudiaf et le persuader de retourner au pays. Boudiaf, qui était membre fondateur du Front de libération nationale (FLN), avait fondé le Parti de la révolution socialiste (PRS) après l’indépendance, mais son opposition à Ben Bella le contraint à l’exil dès 1963. Il s’était donc exilé pour 28 ans en France et ensuite au Maroc, où il s’était consacré à la gestion de sa briqueterie à Kénitra.

De toute façon, Boudiaf, qui devait garantir la légitimité historique du pouvoir, n’était pas la marionnette que les généraux souhaitaient avoir. C’est pour cette raison que, le 29 juin 1992, le président Mohamed Boudiaf (qui n’était accompagné par aucune haute personnalité du régime), pendant une visite officielle à Annaba, a été assassiné le 29 juin 1992 à la Maison de la culture, par un officier de sa garde rapprochée, alors qu’il prononçait un discours retransmis en direct à la télévision.

Samraoui a raconté dans son livre : « L’Assassin était un officier du GIS (Groupement d’intervention spéciale, l’unité d’intervention du Département du renseignement et de la sécurité, DRS), le sous-lieutenant Lembarek Boumaarafi, dit Abdelhak. Il fut ajouté à la dernière minute à l’équipe qui devait assurer la protection du président, et ce, après avoir été reçu en tête-à-tête quelques jours plus tôt par Smaïn Lamari, le chef de la DCE (Direction du contre-espionnage, branche du DRS), au Centre Antar. C’est muni d’un ordre de mission personnel signé du commandant Belouiza Hamou, le chef du GIF, qu’il a rejoint le 27 juin le reste du groupe à Annaba. Après avoir dégoupillé et lancé une grenade sur l’estrade pour faire diversion, Boumaarafi a surgi de derrière les rideaux et a vidé son chargeur sur le président – seule et unique victime. Profitant du désordre et de la panique, le meurtrier se débarrassera de son arme avant de sauter par-dessus un mur d’enceinte haut deux mètre et de se réfugier quatre cents mètres plus loin chez une habitante, d’où il téléphonera à la police et se constituera prisonnier. »

Boumaarafi n’a jamais été un sympathisant du FIS

Samraoui a expliqué qu’aucun membre de la garde présidentielle, forte pourtant de cinquante-six éléments, n’a eu la présence d’esprit de réagir ou de neutraliser l’assassin : « L’effet de surprise n’explique pas tout, car si l’on peut admettre que la garde rapprochée, pourtant aguerrie et entraînée à ce genre de situation, bénéficie de cette excuse, qu’en est-il de la garde éloignée, des vigiles qui surveillaient l’extérieur du bâtiment, les issues, les ruelles adjacentes, etc. ? Pourquoi ne sont-ils pas intervenus ? Comment croire que Boumaarafi ait pu quitter la Maison de la culture et parcourir quatre cents mètres sans être inquiété, alors qu’en principe tous les alentours, on appelle cela le périmètre de sécurité, étaient quadrillés par des membres des services de sécurités ? […] Je ne crois pas qu’il existe un seul Algérien qui ne soit convaincu que les commanditaires de cet odieux forfait son bien les décideurs militaires. »

La version officielle et les médias ont attribué dans un premier temps cet assassinat à un « officier du DRS sympathisant du FIS », avant de se corriger et de conclure à « l’acte isolé », mais Samraoui a précisé que le sous-lieutenant Lembarek Boumaarafi n’a jamais été un sympathisant du FIS : « Ce n’est ni un islamiste, ni un déséquilibré mental, ni un paumé ou un illuminé ; il a agi en service commandé, obéissant a des ordres précis de la hiérarchie, sans que son chef direct (le commandant Hamou) soit tenu au courant de l’opération. Par ailleurs, la propagande du DRS, répercutée dans les journaux de l’époque, a fait de Boumaarafi un ‘fils de harki’. Cela est absolument faux : un fils de harki ne peut en aucun cas faire carrière dans l’armée, encore moins dans les services secrets […] J’ai personnellement connu Boumaarafi, qui faisait partie de la section du capitaine Abdelkader Khémène, lequel était pour moi une vielle connaissance (il avait été détaché sous mes ordres de 1980 à 1982, lorsqu’il fit son application d’officier dans le 52e bataillon, puis au bataillon de commandent de l’administration et du soutien de la 50e brigade d’infanterie portée : cet ancien sergent est aujourd’hui colonel). Je peux donc affirmer qu’il s’agit d’un officier compétent qui fut délibérément marginalisé [de janvier à juin 1992, il était confiné à des taches de surveillance, avec un salaire minimum et harcelé par les groupes intégristes, qui étaient manipulés par les services secrets] pour le conditionner et en faire un tueur sans état d’âme. »

Le Rôle de Smaïn Lamari

Un fait intéressant est que l’arme du crime, que jeta Boumaarafi après l’assassinat, n’ai jamais été retrouvé. Pour autant, Samraoui s’est demandé : « Comment expliquer cette mystérieuse disparition ? Boumaarafi avait tiré dans le dos du président, or selon des sources sûres, une balle au moins avait perforé son thorax. Y avait-il un second tireur ? Pourquoi aucune autopsie n’a été faite ? Et comment expliquer les carences du dispositif de protection ? Au moins trois agents du Service de sécurité présidentielle (SSP) directement concernés par la protection du président n’étaient pas à leur poste au moment du drame. » En outre, Samraoui a écrit : « Des sources concordantes (le secrétaire du Centre principal des opérations, CPO, le chauffeur Khaled…), ont révélé que Smaïn Lamari avait reçu Boumaarafi au Centre Antar la veille de son départ en mission à Annaba (donc deux jours avant l’assassinat). Quelle a été la nature de l’entretien ? Boumaarafi pouvait-il refuser un ordre de Smaïn ? »

En s’interrogeant sur le rôle de Smaïn dans l’assassinat du président, Samraoui a aussi déclaré : « Lors de l’opération du Telemly [au printemps 1992] qui avait couté la vie au commandant Amar Guettouchi (qui était le chef du Centre Antar, CPO, dépendant de la DCE) et au sous-lieutenant Tarek, deux grenades offensives m’avaient été remises par le capitaine Abdelkader Khémène, du GIS, à la fin de l’opération. Je les avais placées dans un tiroir de mon bureau a Chateauneuf. Or, le 11 juin, je partais en mission au Pakistan, pour ne revenir que le 27 juin, soit deux jours avant l’assassinat de Mohamed Boudiaf. Pendant mon absence, les deux grenades avaient disparu ; comme je n’ai trouvé aucun bon de décharge, j’en ai déduit qu’elles avaient été ‘subtilisées’ par un responsable. Or, qui pouvait accéder à mon bureau, si ce n’est mon chef direct, Smaïn Lamari ? De fait, en juillet 1993, le capitaine Ahmed Chaker, qui était mon adjoint a Chateauneuf, me confirmera que c’est bien ce dernier qui les avait récupérées.

« Ce qui a attiré mon attention, c’est que, dans son rapport, la commission d’enquête sur l’assassinat du président a prétendu que la grenade, que Boumaarafi avait fait exploser avant de tirer, avait été conservée par lui depuis l’opération du Telemly, ce qui est impossible puisqu’il n’y avait pas participé… N’ayant d’ailleurs participé à aucune opération antiterroriste, et les hommes de la protection présidentielle n’étant jamais dotés de grenades, Boumaarafi n’avait aucun moyen de s’en procurer. Quelqu’un de nécessairement bien placé lui avait donc donné celle qu’il a utilisée à Annaba. Compte tenu de tous ces éléments, je suis convaincu que c’est Smaïn qui lui a remis, sans doute deux jours avant l’attentat, les grenades récupérées dans mon bureau. »

L’intimidation des membres de la « commission nationale d’enquête »

Beaucoup d’autres faits encore confirment, s’il en était besoin, que « l’assassinat du président a été planifié aux plus hauts sommets du pouvoir. » Ainsi les tentatives d’intimidation des membres de la « commission nationale d’enquête » qui devait conclure à des « négligences coupables », tout en précisant, dans son rapport préliminaire du 26 juillet 1992 : « La thèse d’une action isolée ne nous paraît pas de plus vraisemblables. »

Samraoui a expliqué : « Le 10 juillet 1992, l’avocat Mohamed Ferhat, membre de ladite commission, était blessé par balles ; et le 18 juin 1994, Yousef Fathallah, notaire et militant des droits de l’homme, lui aussi membre de la commission, était assassiné dans son bureau à Alger. Son seul tort était, très probablement, d’avoir refusé de signer le rapport d’enquête, avec les conclusions duquel il n’était pas d’accord […] Il souhaitait en effet que les sanctions ne se limitent pas aux simples membres du GIS et du SSP présents à Annaba le jour du drame, mais concernent également les principaux responsables des services de sécurité. J’ai appris aussi plus tard que Fathallah était le seul des membres de la commission d’enquête en qui Boumaarafi avait confiance, au point de lui faire parvenir une lettre personnelle peu de temps avant son assassinat. »

Le soutien de Boudiaf à la marocanité du Sahara

Dans son livre, Samraoui a enfin exposé pourquoi Boudiaf gênait les militaires : « L’assassinat de Boudiaf n’est donc pas l’œuvre des islamistes. Comme je l’ai déjà évoqué, s’il a été liquidé, c’est qu’il gênait les plans des décideurs militaires – ceux-là mêmes qui l’avaient fait venir – qu’il avait commencé à l’attaquer. Le président venait de relever de ses fonctions de chef du protocole le général Nourredine Benkortbi – un ami intime du général Larbi Belkheir – et envisageait sérieusement de faire le ménage autour de lui. En moins de trois mois, il avait mis à l’écart trois généraux du cercle décideur : Mohamed Lamari, le commandant des forces terrestres, Hocine Benmaalem, le chef du département des affaires de sécurité a la présidence et Noureddine Benkortbi, le chef du protocole ! Ces mises à l’écart, la prise de bec avec le général Toufik (Patron du Département du renseignement et de la sécurité, DRS, de 1990 à 2015, qu’il envisageait de limoger), les enquêtes sur les malversations qu’il avait entamées, le changement de gouvernement qu’il envisageait et le parti politique qu’il voulait créer (le RPN, Rassemblement patriotique national – qui tomba à l’eau dès que Boudiaf fut assassiné) : tout cela a fait du président Boudiaf un homme à abattre… Les ‘janviéristes’, redoutant de perdre leurs privilèges, ont donc choisi la ‘méthode forte’. »

Il convient également de noter la position de Boudiaf sur le Sahara Occidentale, qui s’opposait à celle des généraux. En effet, Boudiaf considérait le Front Polisario comme une création des régimes algériens précédents et voulait prendre « définitivement ses distances avec la politique d’agitation ». En 2016, dans une interview au quotidien algériens Echorouk, Khaled Nezzar, général de l’ANP, ancien ministre de la Défense entre 1990 et 1993 et responsable des crimes contre l’humanité, a lui-même déclaré que « le soutien de Mohamed Boudiaf à la marocanité du Sahara était la cause principale de son assassinat ».

Le cynisme de Smaïn et Nezzar

Samraoui, pour montrer la piètre estime dans laquelle les généraux tenaient Boudiaf, a cité ce que Smaïn a dit en guise d’oraison funèbre : « Sa seule prouesse fut de mourir en tant que chef d’État. » Ce cynisme était aussi partagé par Khaled Nezzar, qui avait déclaré à Samraoui en 1994 : « Boudiaf a eu droit à des funérailles nationales, et c’est déjà beaucoup pour quelqu’un qui vendait des tuiles. »

L’assassinat du président algérien allait inaugurer une longue liste de liquidations de personnalités : « dont le plus en vue furent Kasdi Merbah, ancien Chef du gouvernement de 1988 à 1990 et ex-patron de la Sécurité militaire, Djillali Liabès, sociologue, Tahar Djaout, écrivain et journaliste, Mohamed Boukhobza, sociologue, Djillali Belkhenchir, professeur en pédiatrie et vice-président et animateur du Comité algérien contre la torture, Said Mekbel, journaliste et chroniqueur satirique, Abdelhak Benhamouda, syndicaliste algérien … »

Par Anna Mahjar-Barducci : Chercheuse et écrivaine maroco-italienne

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