Algérie : les satellites chinois qui changent la donne au Maghreb et au Sahel


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Satellite Alsat‑3
Satellite Alsat‑3

En quinze jours, l’Algérie a lancé deux satellites Alsat‑3 depuis une base chinoise. Ce saut technologique lui offre une couverture spatiale inédite et acte un virage stratégique vers Pékin, sur fond de budget défense record et de frontières sous tension au Sahel.

L’Algérie vient de placer en orbite deux satellites d’observation de troisième génération, Alsat-3A et Alsat-3B, lancés à quinze jours d’intervalle depuis la base chinoise de Jiuquan. Ce double lancement éclair illustre l’ambition d’Alger de se doter rapidement d’une couverture spatiale de haute précision.

Vingt ans de montée en puissance progressive

Le programme spatial algérien s’est construit par étapes depuis le début des années 2000. La première génération, les AlSat-1, avait été développée en partenariat avec le britannique Surrey Satellite Technology Ltd (SSTL), spécialiste mondial des petits satellites. Ces engins de classe microsatellite, d’une masse d’environ 100 kg, offraient une résolution modeste de 32 mètres mais ont permis à l’Agence spatiale algérienne (ASAL) de se forger une première expérience opérationnelle.

La deuxième génération a marqué une progression notable. Avec les AlSat-2, fournis par Airbus Defence & Space, l’Algérie a accédé à des capacités accrues tout en restant dans le segment des petits satellites. AlSat-2A, lancé en 2010, puis AlSat-2B en 2016, ont permis d’acquérir des images à une résolution de 2,5 mètres en panchromatique, répondant aux besoins de surveillance du territoire, de cartographie et de gestion des ressources naturelles.

Un changement d’échelle et de partenaire

Le choix de la China Great Wall Industry Corporation (CGWIC) pour cette troisième génération traduit une double ambition. Le contrat, signé en juillet 2023 dans le cadre du plan de coopération stratégique sino-algérien, confie la fabrication des satellites à la China Academy of Space Technology (CAST).

Sur le plan technique, l’Algérie accède à des plateformes sensiblement plus performantes. Les Alsat-3, placés sur une orbite héliosynchrone à environ 670 km d’altitude, offrent un champ d’observation de 17,5 km et une répétitivité de trois jours. Leur résolution, estimée entre 3 et 5 mètres voire inférieure selon certaines sources, représente un gain significatif par rapport à la génération précédente. Fonctionnant en constellation, les deux satellites permettent d’augmenter la fréquence des prises de vue sur l’ensemble du territoire algérien.

Sur le plan diplomatique, ce partenariat sino-algérien s’inscrit dans un rapprochement plus large entre Alger et Pékin. La CGWIC propose des conditions financières attractives et surtout une absence de restrictions à l’exportation qui caractérisent souvent les fournisseurs occidentaux pour les technologies duales.

Des applications civiles aux enjeux sécuritaires

Ces nouveaux satellites sont d’abord destinés à des missions civiles : observation de l’environnement, aménagement du territoire, prévention des catastrophes naturelles, suivi des ressources hydriques dans un pays confronté au stress hydrique. L’immensité du territoire algérien, le plus vaste d’Afrique avec 2,4 millions de km² et 6 500 km de frontières terrestres, justifie amplement ces besoins.

Mais les capacités d’observation à haute résolution servent aussi des objectifs militaires. Le chef d’état-major Saïd Chengriha, qui a supervisé les deux lancements depuis la station de télédétection d’Alger, a salué le renforcement des « capacités nationales en matière de renseignement géospatial ». La surveillance des frontières, particulièrement sensible au sud où s’étend la bande sahélo-saharienne en proie à l’instabilité, et à l’est avec le voisin libyen, constitue une priorité sécuritaire pour Alger. Les tensions persistantes avec le Mali depuis l’incident du drone abattu en avril 2025 renforcent cette préoccupation.

Un effort qui s’inscrit dans une montée en puissance militaire

Ce programme spatial s’inscrit dans un contexte de hausse spectaculaire des dépenses de défense. Pour 2026, l’Algérie a adopté un budget militaire record d’environ 25 milliards de dollars, soit près de 20 % du budget national et le niveau le plus élevé de son histoire. En trois ans, les crédits alloués à la défense ont progressé d’environ 30 %.

Cette enveloppe vise à moderniser l’ensemble des forces armées face aux défis sécuritaires régionaux : instabilité sahélienne, chaos libyen persistant, rivalité avec le Maroc dont les relations diplomatiques sont rompues depuis 2021.

Une autonomie en construction

Pour l’Algérie, l’enjeu est aussi de disposer de ses propres capacités d’observation. Cela lui garantit un accès souverain aux données, sans dépendance envers des fournisseurs étrangers susceptibles de restreindre l’accès en cas de crise.

Le programme spatial algérien ambitionne ainsi de développer des compétences nationales. Des ingénieurs algériens ont participé au programme Alsat-3 en partenariat avec les industriels chinois, dans une logique de transfert de technologie. Le Centre de développement des satellites d’Oran incarne cette volonté de constituer un socle industriel propre. En décembre 2025, l’ASAL a également signé deux mémorandums de coopération avec la société chinoise Geespace pour approfondir cette collaboration.

Avec cette troisième génération désormais opérationnelle, l’Algérie confirme son rang de première puissance spatiale du Maghreb et affirme ses ambitions continentales. L’Union africaine a d’ailleurs salué le lancement d’Alsat-3A comme « une avancée majeure pour les capacités spatiales et géospatiales de l’Afrique ».

Kofi Ndale
Kofi Ndale, un nom qui évoque la richesse des traditions africaines. Spécialiste de l'histoire et l'économie de l'Afrique sub-saharienne
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