Afrique du Sud : les étrangers de nouveau pris pour cible dans une vague de violences à Durban et Johannesburg


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Manifestations anti-immigration en Afrique du Sud

Des véhicules ont été incendiés et des commerces tenus par des étrangers pillés, jeudi 8 octobre, à Durban et à Soweto. Le lendemain, le directeur général du ministère sud-africain de l’Intérieur a retiré la directive qui demandait aux bureaux d’accueil d’enregistrer les demandes d’asile en application d’un arrêt de la Cour constitutionnelle, lequel reste en vigueur.

Les manifestations anti-migrants qui agitent l’Afrique du Sud depuis plusieurs mois ont dégénéré jeudi 8 octobre à Durban et dans le township de Soweto, à Johannesburg. La commissaire nationale de police par intérim, Puleng Dimpane, a fait état de 24 véhicules incendiés : 14 à Durban, où trois personnes ont été arrêtées, et 10 à Soweto.

À Durban, les demandeurs d’asile pris à partie

À Durban, la tension montait depuis plusieurs jours devant le centre d’accueil des réfugiés de Che Guevara Road, où de longues files de demandeurs d’asile s’étaient formées. Jeudi, une centaine de manifestants armés de bâtons et de sjamboks, des fouets de cuir, ont pris à partie les étrangers qui attendaient devant le bâtiment. Le centre a fermé ses portes, puis un groupe non identifié a mis le feu à une casse voisine. Les manifestants ont ensuite défilé vers le centre-ville.

Dans le quartier des affaires, des voitures ont été incendiées et des magasins tenus par des étrangers pillés. Selon le porte-parole de la police du KwaZulu-Natal, Robert Netshiunda, les violences auraient éclaté après l’agression présumée d’un manifestant par des ressortissants étrangers. Les forces de l’ordre ont tiré des balles en caoutchouc et du gaz lacrymogène pour disperser les émeutiers, qui leur lançaient des pierres. La police attribue ces débordements à des cortèges menés notamment par le mouvement March and March, qui avait donné aux étrangers en situation irrégulière jusqu’au 30 juin pour quitter le pays.

À Soweto, les affrontements ont éclaté près du bureau du ministère de l’Intérieur d’Orlando West. Des habitants ont vidé de leur marchandise plusieurs petits commerces tenus par des étrangers. Le porte-parole de la police métropolitaine affirme que des étrangers ont tiré des coups de feu, ce qui aurait conduit les manifestants à incendier des véhicules.

Un arrêt présenté à tort comme une régularisation

Les manifestants s’opposent à l’arrêt rendu le 7 juillet par la Cour constitutionnelle dans l’affaire qui opposait le Scalabrini Centre of Cape Town, une association d’aide aux migrants, au ministre de l’Intérieur. Les juges ont confirmé à l’unanimité l’invalidité de plusieurs dispositions de la loi sur les réfugiés et de son règlement d’application, déjà déclarées inconstitutionnelles par la Haute Cour du Cap-Occidental. Ces textes obligeaient un étranger entré ou resté irrégulièrement dans le pays à justifier d’un « motif valable » avant de pouvoir demander l’asile. À défaut, il pouvait être expulsé sans que sa demande soit examinée.

La Cour a jugé qu’un manquement aux règles de procédure, même grave, ne pouvait suffire à exclure un demandeur d’asile sans examen de son dossier sur le fond. L’arrêt n’accorde pas pour autant le statut de réfugié ou un titre de séjour : chaque demande reste examinée au cas par cas.

Le porte-parole du gouvernement, William Baloyi, impute les violences à des personnes qui ont sciemment déformé la portée de la décision. Dès le 7 octobre, le ministère de l’Intérieur avait démenti que l’arrêt ouvre droit à la nationalité ou à une régularisation générale des étrangers.

Le 28 septembre, le directeur général du ministère avait demandé par directive aux bureaux d’accueil des réfugiés de recevoir en personne les demandes d’asile, afin d’appliquer l’arrêt.

Le directeur général invoque la sécurité des agents

Vendredi 9 octobre, le directeur général du ministère de l’Intérieur a annoncé le retrait de cette directive. Selon le communiqué, les bureaux d’accueil ont été submergés en quelques jours et des agents ont été mis en danger. Le texte évoque aussi des menaces graves pour l’ordre public, que l’ordonnance de la Cour ne permettait pas, selon lui, d’anticiper.

Le ministère insiste sur le caractère purement opérationnel de la directive, prise sans que le ministre, Leon Schreiber, ni aucun autre responsable politique en ait été informé. Il juge « catégoriquement fausses » les accusations de calcul politique et rappelle qu’il s’était opposé au recours devant la Cour constitutionnelle.

L’arrêt demeure applicable, ce que le ministère reconnaît. Il réaffirme son respect de la justice et de l’État de droit et annonce une nouvelle procédure pour déterminer comment se conformer à l’ordonnance des juges. Le communiqué ne fixe aucun calendrier.

Plus de 178 000 départs en quelques mois

Première économie industrialisée du continent, l’Afrique du Sud attire depuis longtemps des travailleurs venus du reste de l’Afrique. Environ trois millions d’étrangers y vivent, soit 5,1 % de la population selon l’institut national de la statistique. Avec un chômage qui touche près d’un tiers des actifs, les migrants sont souvent accusés de prendre des emplois et d’alimenter la criminalité, des affirmations que les travaux des chercheurs en sciences sociales ne confirment pas.

Le pays a déjà connu des flambées de violences xénophobes, notamment en 2008, où elles avaient fait 62 morts, puis en 2015, 2016 et 2019. La campagne menée cette année par March and March a toutefois provoqué un exode d’une ampleur inédite. Selon un décompte de l’agence Associated Press publié le 8 août à partir des chiffres des pays d’origine, plus de 178 000 ressortissants africains avaient quitté le pays ou en avaient été expulsés au cours des mois précédents, dont plus de 115 000 vers le Zimbabwe voisin.

Ces violences pèsent aussi sur les relations de Pretoria avec plusieurs capitales africaines. Le Nigeria a ainsi saisi la CEDEAO et l’Union africaine.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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