
En Afrique du Sud, des archéologues ont mis au jour les plus anciennes preuves connues d’armes empoisonnées, datant de 60 000 ans. Des microlithes découverts sur le site d’Umhlatuzana portent des résidus de toxines végétales issues de la plante Boophone disticha. Cette découverte repousse de plusieurs dizaines de milliers d’années l’usage maîtrisé de poisons dans les stratégies de chasse humaines. Elle révèle des capacités cognitives et techniques bien plus avancées chez les premiers Homo sapiens qu’on ne le pensait jusqu’ici.
L’histoire de l’ingéniosité humaine vient de faire un bond de géant en arrière. Alors que l’on pensait l’usage de la chimie complexe réservé à des périodes plus récentes de notre évolution, une découverte archéologique majeure en Afrique du Sud prouve le contraire. Des chasseurs-cueilleurs utilisaient déjà des « armes chimiques » végétales il y a 60 000 ans, repoussant de 50 000 ans les précédentes preuves directes de cette pratique.
Le secret de l’abri d’Umhlatuzana
Tout commence dans la province du KwaZulu-Natal, sur le site d’Umhlatuzana. Cet abri-sous-roche, occupé par l’homme depuis près de 100 000 ans, recelait un trésor resté silencieux pendant quatre décennies. En 1985, des archéologues y avaient exhumé des microlithes, de minuscules pointes de quartz taillées avec une précision extrême. Trop petits pour tuer un animal par le simple impact physique, ces outils intriguaient les chercheurs.
En 2023, grâce à des techniques de pointe comme la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse, une équipe internationale a analysé de mystérieux résidus brunâtres visibles sur ces pierres. Le verdict est tombé : ces traces ne sont pas des saletés, mais les restes d’un poison d’une redoutable efficacité.
La plante de la mort : Boophone disticha
Les analyses chimiques ont révélé la présence d’alcaloïdes toxiques, spécifiquement de la buphandrine et de l’épibuphanisine. Ces molécules proviennent d’une plante locale bien connue dans la savane sud-africaine : la Boophone disticha, ou « bulbe empoisonné ». Encore utilisée aujourd’hui dans certaines traditions, cette plante attaque le système nerveux, provoquant paralysie respiratoire et coma chez la proie.
L’utilisation de ce poison n’était pas fortuite. Les résidus ont été retrouvés précisément sur les zones des microlithes destinées à être fixées à une hampe. Cela prouve que les Homo sapiens de l’époque avaient délibérément conçu un système d’arme composite : une pointe de pierre pour percer la peau et un agent chimique pour terrasser le gibier à distance.
Une intelligence préhistorique sous-estimée
Cette découverte bouleverse notre vision des capacités cognitives des premiers hommes. L’extraction du poison du bulbe laiteux de la Boophone disticha nécessite des précautions extrêmes pour éviter l’autocontamination, ce qui implique un savoir-faire empirique transmis de génération en génération.
De plus, l’usage de ce poison révèle une stratégie de chasse complexe et abstraite. La toxine n’est pas instantanément létale ; elle ralentit les fonctions vitales. Le chasseur devait donc faire preuve de patience, étant capable d’anticiper la mort de l’animal et de le pister sur plusieurs kilomètres pendant des heures. Bien avant l’invention de l’écriture ou de la roue, l’homme de la culture de Howiesons Poort maîtrisait déjà la chimie fine et la planification à long terme.





