Afrique du Sud : au large du Cap, une démonstration navale qui bouscule les équilibres mondiaux


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Navire russe
Navire russe

À la pointe sud du continent africain, un exercice naval en apparence classique prend une dimension hautement politique. En accueillant des bâtiments chinois, russes et iraniens au large du Cap, l’Afrique du Sud s’inscrit dans une dynamique diplomatique qui n’a rien à voir avec la coopération militaire. Cette manœuvre fait ressortir la montée en puissance de nouveaux pôles d’influence et la volonté de plusieurs États du Sud global de peser davantage sur l’équilibre stratégique mondial.

En ce début du mois de janvier, l’Afrique du Sud est devenue l’épicentre d’une séquence militaire et diplomatique scrutée de près par les grandes puissances occidentales. Officiellement présenté comme un exercice naval multilatéral consacré à la sécurité maritime, Mosi-3 dépasse largement le cadre technique. En réunissant, pour la première fois dans cette région stratégique, des forces navales chinoises, russes et iraniennes, Pretoria ouvre la voie à une démonstration d’influence qui redessine les rapports de force dans l’océan Indien et l’Atlantique Sud.

Baptisé pour l’occasion « Will for Peace », un intitulé soigneusement choisi, l’exercice se déroule sur une semaine au large du Cap. Derrière ce discours consensuel, l’initiative apparaît comme un signal politique à destination de Washington et de ses alliés, dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine, les tensions en mer Rouge et la recomposition des alliances au Sud global.

Brics+ : une bannière élargie, une réalité plus restreinte

Dans sa communication officielle, la marine sud-africaine met en avant l’implication du bloc Brics+, récemment élargi à plusieurs pays émergents d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient. Sur le papier, cette appellation suggère une coalition navale large et structurée. Sur le terrain, la réalité est plus limitée : l’essentiel des moyens engagés provient de la Chine, de la Russie et de l’Iran, avec l’Afrique du Sud dans le rôle de nation hôte.

La Chine déploie deux grands bâtiments, dont un destroyer moderne équipé de missiles guidés, tandis que Moscou engage une corvette dotée d’un hélicoptère embarqué. Téhéran, de son côté, participe avec une flottille symbolique mais politiquement significative. Le volume des forces reste modeste, mais l’enjeu n’est pas opérationnel : il est avant tout stratégique et en dit long.

Sécurité maritime : un prétexte aux ambitions

Le thème officiel de l’exercice, la protection des routes commerciales et la liberté de navigation, fait écho aux préoccupations actuelles du commerce mondial. Les attaques contre les navires marchands en mer Rouge et le contournement massif du canal de Suez ont redonné au cap de Bonne-Espérance une grande importance pour les flux maritimes entre l’Asie, l’Europe et les Amériques.

Dans ce contexte, afficher une présence militaire coordonnée dans cette zone revient à rappeler que certaines puissances non occidentales entendent jouer un rôle central dans la sécurisation ou le contrôle des grandes voies maritimes. Pour plusieurs analystes militaires, l’exercice sert moins à améliorer l’interopérabilité des marines qu’à montrer une capacité de projection lointaine et une volonté d’inscription durable dans la région.

La Chine, pilier économique et naval en Afrique australe

Pékin est le principal bénéficiaire stratégique de cette séquence. Depuis deux décennies, la Chine a consolidé sa position de premier partenaire commercial de l’Afrique et de grand créancier du continent. L’Afrique australe occupe une place centrale dans cette stratégie, notamment à travers les investissements portuaires, routiers et énergétiques liés à la Belt and Road Initiative.

En renforçant sa présence navale dans l’océan Indien occidental, la Chine complète son influence économique par une dimension sécuritaire. Cette approche hybride lui permet de protéger ses approvisionnements, d’encadrer ses zones de pêche lointaine et de disposer, à terme, de points d’appui logistiques susceptibles d’avoir un usage militaire. L’exercice Mosi-3 agit ainsi comme une vitrine de cette montée en puissance progressive.

La Russie en quête de relais diplomatiques et énergétiques

Pour Moscou, l’Afrique est devenue un espace stratégique indispensable depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Face aux sanctions occidentales et à l’isolement diplomatique, le Kremlin multiplie les initiatives pour consolider des partenariats alternatifs. L’Afrique australe joue à ce titre un rôle non moindre, tant sur le plan politique qu’énergétique.

Plusieurs États de la région se sont abstenus ou ont refusé de condamner la Russie dans les enceintes internationales, offrant à Moscou un soutien diplomatique précieux. Parallèlement, la Russie cherche à développer des coopérations dans les domaines de l’énergie et de la sécurité maritime, notamment autour du canal du Mozambique, zone riche en ressources gazières et pétrolières.

L’Iran, un acteur discret mais symbolique

La participation iranienne constitue l’une des principales nouveautés de cette édition. Si les moyens déployés par Téhéran restent limités, leur portée politique est forte. Elle traduit un alignement stratégique grandissant avec Moscou et Pékin, dans une logique de contestation de l’ordre international dominé par les États-Unis et leurs alliés.

Pour l’Iran, être présent dans l’océan Indien sud permet également de démontrer une capacité de projection navale étendue, au-delà de son environnement régional immédiat. Cette visibilité renforce son statut au sein des coalitions non occidentales émergentes.

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