Affaire Papa Wemba : les réactions à Kinshasa

La star n’était donc qu’un vulgaire passeur. 3 500 dollars par tête pour voir l’Europe. A Kinshasa, cela s’appelle  » le phénomène Ngulu « . La désacralisation de Papa Wemba, à Paris, gêne ses fans mais révèle au grand jour un juteux trafic auquel se livrent les musiciens congolais. Matongé, le vibrant quartier qui a vu grandir la star, fait le deuil. Le paradis européen s’éloigne.

Papa Wemba, la star de la musique congolaise moderne, désacralisé. Les jeunes Congolais n’en reviennent pas. De son vrai nom Shungu Wembadio s’adonnerait donc, lui aussi, à l’avilissant  » phénomène Ngulu  » qui consiste à faire voyager en Europe, contre fortes sommes d’argent, de jeunes, filles et garçons, sous le label son orchestre. D’où sûrement le changement, à volonté de grosses cylindrées, de villas dans les quartiers cossus de Kinshasa. La vie de pacha…

L’information sur l’arrestation, à Paris, le 19 février dernier, de l’artiste musicien congolais, Shungu Wembadio, alias Papa Wemba, s’est répandue comme une traînée de poudre à Kinshasa. La nouvelle est diversement commentée. De nombreux Kinois ont découvert à cette occasion, non sans surprise et une certaine déception, que la star de la chanson congolaise portait désormais un passeport belge. Donc qu’elle avait répudié la nationalité congolaise. On n’a pas réellement fait un drame que Papa Wemba ait aidé quelques jeunes compatriotes à chercher à s’essayer ailleurs, sous des cieux plus cléments. Ce qui a plus choqué l’opinion, ce sont les conditions financières exigées pour avoir la chance de voir l’Europe.

Scandaleux droits de passage

 » 3 500 dollars, c’est pratiquement les frais scolaires pour au moins trente étudiants à l’université « , s’indigne Joseph Kimvula, professeur d’université. Pour quitter l’enfer congolais, les jeunes sont prêts à tout sacrifier : conscience et dignité. Pourvu qu’ils partent.  » Cet argent dont on ne connaît pas la provenance, aucun parent congolais ne pouvant en disposer autant dans les circonstances actuelles, ajoute Joseph Kimvula, ne leur garantit même pas un séjour digne et sans histoire dans leur aventure européenne car beaucoup ne dépasseront pas le statut de sans-papiers « .

La pratique est assez courante, et Papa Wemba l’a reconnu auprès des juges français. La police le suit, semble-t-il, depuis 2000. Le dernier incident en date, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, a eu lieu jeudi 13 février 2003, à l’aéroport de Zaventem à Bruxelles. Une trentaine de jeunes filles, se faisant passer pour des danseuses de Papa Wemba, ont été refoulées pour n’avoir pas présenté de documents de prise en charge en Belgique. A leur retour à Kinshasa, elles ont tenu à ébruiter l’affaire dans tous les médias.  » Chacune de nous a dû payer 3 500 dollars au groupe de Papa Wemba qui a organisé le voyage « , explique, en larmes, Alice Mujinga, à la télévision nationale congolaise. Nous avons payé et exigeons que Papa Wemba nous rembourse notre argent « .

Exploiter les rêves d’exil

A Kinshasa, la consternation est totale chez les jeunes fanatiques de la star tandis que les milieux de la culture se disent indignés par cet acte qui n’honore pas la profession.  » Aucun artiste congolais, fier de son métier ne doit ressentir de la compassion pour Papa Wemba, estime Wendo Kolosoy, 84 ans, le plus vieux des musiciens congolais. Exiger 3 500 dollars à un jeune garçon ou à une jeune fille de 18 ou 20 ans dont les parents sont au chômage relève d’un sadisme inqualifiable parce que pour réunir cette somme, l’enfant n’a pas d’autre choix que de recourir à des voies non recommandées « . Beaucoup de drames se sont, en effet, passés dans certaines familles où, pour arriver à réunir le montant exigé, des jeunes gens ont vendu les parcelles familiales, à l’insu de leurs parents.

La recherche de la solution à la longue crise congolaise pousse les jeunes, et mêmes les adultes, toutes catégories socioprofessionnelles confondues, à quitter le pays pour un hypothétique salut à l’étranger.  » Plusieurs d’entre eux passent des journées entières dans des cybercafés, devant un écran d’ordinateur à la recherche de la solution à cette obsession.  » Les jeunes filles scrutent les sites des petites annonces dans l’espoir de trouver une âme soeur qui puisse les prendre en charge tandis que les garçons cherchent des occasions de travail « , explique Aimé Isende, propriétaire de cybercafé. La France, la Belgique et l’Afrique du Sud sont les destinations les plus attrayantes. Viennent ensuite, les Etats-Unis, le Royaume Uni et le Canada.

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