A Papa Wemba

Papa Wemba, musicien, est sous les verrous, pour avoir fait passer des hommes en Europe.Oui, Papa Wemba a sûrement un réseau bien organisé, avec des connivences évidentes. Oui, Papa Wemba a peut-être tiré un bénéfice pécuniaire de cette situation. Papa Wemba est-il pour autant un négrier ? Si Papa Wemba connaît bientôt l’univers carcéral, il n’a pas la carrure d’un Fela, comme je n’ai pas celle d’un Mongo Beti.

On veut contrôler l’émigration forcenée de jeunes gens originaires de pays africains. La vieille Europe, naguère expansionniste, rechignerait à partager son Cantal et son Munster. Mais qui, en 1850, délimitait ses zones de commerce en Afrique ? Qui en tirait un bénéfice,
affirmant son assise internationale ? Qui, alors, s’appropriait les terres des ancêtres de Papa Wemba ? Qui utilisait les bras des aînés de Papa Wemba pour reproduire un modèle de civilisation, faisant fi de ce qui préexistait ?

Qui, aujourd’hui, s’étonne de voir les pairs de papa Wemba venir en Europe? Nous. Pourtant : il est intéressant de réfléchir et d’observer les raisons d’un départ. Je connais une femme qui, en Afrique centrale, s’est fait voler jusqu’à son ventilo, jusqu’à ses draps, jusqu’à ses lunettes. Par des pillards pour de la revente. J’ai connu autrefois des bouches édentées, des gencives déchirées par la manne européenne (des tonnes de surplus de boîtes de sardines offertes, sans ouvre-boîtes). Je connais un enfant qui mangeait de fades bâtons de manioc, rasant la fenêtre de la cuisine d’un restaurant, aux vapeurs apéritives, pour améliorer son repas.

Je connais des fillettes qui me pressaient le bras, me demandant avec d’infinies politesses de leur envoyer à mon retour en France des slips et des chaussures. Jeunes filles à ce jour, elles se moquent toujours de la couleur du vêtement, tellement accessoire. Je lis les petites annonces d’un journal féminin populaire en Afrique francophone, où mères et filles sont prêtes à se donner à un Américain, un Suisse ou un Français, pourvu qu’elles partent de chez elles. Je connais des jeunes gens diplômés recherchant dans Kinshasa ou Douala du travail chaque jour, courageux, puis las, écoutant, passifs, un transistor collé à l’oreille, les nouvelles du monde, J’en connais d’autres s’accrochant à leur emploi, payés 80 à 100 euros par mois, et n’ayant pas eu de congés depuis trois ans.

Je connais leurs rêves d’Europe, d’ailleurs, où ça ne peut être que forcément mieux (universel rêve : quand les hommes stagnent, ne songent-ils pas à l’altérité ?). Avec ou sans des Papa Wemba, le monde bouge, les peuples fluctuent. Et c’est bien. Européens pleins de certitudes, à l’instar de vos ancêtres, savez-vous qu’en certains pays d’Afrique et d’ailleurs, on n’a pas le choix ? Il faut partir – même si ce n’est pas pour le Pérou – pour échapper à trop de misère, à
trop peu d’avenir ?

Je connais un jeune homme qui, conscient de cela, est parti pour la France, avec ses propres rêves. Il a décapé les WC des campings pour payer ses études ; il a gardé et nettoyé les gymnases le week-end ; il a essuyé les remarques condescendantes de certains sportifs du dimanche. On l’a tutoyé souvent systématiquement. Il en a souri, s’est beaucoup tu. Cet homme a plus de courage que bien d’autres : il est sorti de son pays, a quitté les siens pour de l’incertain. Il est aujourd’hui français, et je vous assure que la France, terre de mes ancêtres, s’ennoblit de son expérience.

Catherine M’Boudi