Affaire Lumumba : entre soulagement congolais et examen de conscience belge, retour sur un procès historique


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Patrice Lumumba
Patrice Lumumba

Le renvoi d’Étienne Davignon devant le tribunal correctionnel de Bruxelles pour « participation à des crimes de guerre » dans l’assassinat de Patrice Lumumba suscite de vives réactions en Belgique comme en RDC. À Bruxelles, la presse parle d’un « rendez-vous avec l’histoire coloniale », tandis qu’à Kinshasa, le gouvernement et la famille Lumumba saluent une avancée majeure vers la vérité et la reconnaissance du crime colonial.

Un tournant judiciaire dans l’affaire Lumumba

Le 17 mars 2026, la chambre du conseil du tribunal de première instance francophone de Bruxelles a ordonné le renvoi devant le tribunal correctionnel d’Étienne Davignon, ancien diplomate belge aujourd’hui âgé de 93 ans, pour son implication présumée dans les décisions qui ont conduit à l’assassinat de Patrice Lumumba, premier chef de gouvernement du Congo indépendant, le 17 janvier 1961. Le parquet fédéral belge a confirmé cette décision, rendue à huis clos et susceptible d’appel. Pour la première fois une juridiction pénale se saisit de la responsabilité de représentants d’une ancienne puissance coloniale dans l’élimination d’un leader de l’indépendance africaine.

Étienne Davignon, dernier survivant mis en cause

Étienne Davignon est le seul suspect encore en vie parmi la dizaine de fonctionnaires, policiers et agents de renseignement belges initialement visés par la plainte déposée en 2011 par les enfants de Patrice Lumumba, à l’occasion du cinquantième anniversaire de son assassinat. Diplomate stagiaire de 28 ans au ministère des Affaires étrangères au moment des faits, il mènera ensuite une carrière de premier plan comme vice‑président de la Commission européenne et homme d’affaires influent issu de l’aristocratie belge. Les charges retenues sont lourdes : participation à des crimes de guerre, détention et transfert illicites d’un prisonnier de guerre, privation du droit à un procès équitable, traitements humiliants et dégradants, y compris dans le cadre de l’assassinat de Maurice Mpolo et Joseph Okito, exécutés aux côtés de Lumumba.

Selon Me Christophe Marchand, avocat de la famille Lumumba, Davignon n’est qu’« un maillon » d’une « funeste entreprise criminelle étatique » conduite par la Belgique. Sa position au sein des circuits diplomatiques lui aurait permis d’avoir connaissance des projets d’arrestation de Lumumba et des conditions de son transfert vers le Katanga, région sécessionniste alors soutenue par le pouvoir belge. La défense, représentée par Me Johan Verbist, conteste fermement ces accusations, invoquant le dépassement du délai raisonnable, la prescription des faits et réfutant la qualification de crimes de guerre, tandis que Davignon, absent aux trois audiences à huis clos, nie toute implication.

Un crime fondateur au cœur de la mémoire coloniale

Le 30 juin 1960, l’indépendance du Congo est proclamée à Léopoldville. Patrice Lumumba, premier Premier ministre élu, prononce face au roi Baudouin un discours‑réquisitoire dénonçant les horreurs de la colonisation belge, décrite par les historiens comme l’une des plus violentes de l’histoire, avec plusieurs millions de morts. Ce discours de dignité, perçu comme un affront par Bruxelles, scelle le destin du leader indépendantiste, figure de proue de l’anticolonialisme et obstacle aux intérêts économiques occidentaux dans un Congo riche en minerais.

Ses liens supposés avec l’URSS inquiètent Washington et Bruxelles, tandis que la CIA cherche à éliminer ce Premier ministre jugé trop encombrant. Renversé à la mi‑septembre 1960 par un coup d’État du chef d’état‑major Joseph‑Désiré Mobutu, Lumumba est arrêté, battu, puis transféré dans la province sécessionniste du Katanga. Le 17 janvier 1961, il est torturé puis exécuté par un peloton formé de séparatistes katangais, sous supervision de mercenaires et d’officiels belges, en même temps que Maurice Mpolo et Joseph Okito, avant que son corps ne soit démembré puis dissous dans l’acide pour effacer toute trace du crime.

Seule une dent, saisie chez la fille d’un policier belge impliqué, a été officiellement restituée à la RDC par la Belgique en juin 2022. Lors de cette cérémonie, le Premier ministre Alexander De Croo avait renouvelé les excuses de l’exécutif fédéral pour la « responsabilité morale » de la Belgique dans la disparition de Lumumba. Mais ce geste symbolique n’avait pas épuisé les revendications de vérité et de justice.

Soulagement en RDC, examen de conscience en Belgique

À l’issue de l’audience, six petits‑enfants de Patrice Lumumba se sont constitués parties civiles. Mehdi Lumumba a exprimé le soulagement de la famille, Juliana Lumumba a insisté sur le fait que l’objectif n’est pas la vengeance mais la vérité, tandis que Blandine Lumumba a rappelé que les conséquences de ce crime continuent de peser sur la famille et sur le pays, et que la justice pourrait « réparer beaucoup de choses ». Me Christophe Marchand s’est réjoui d’une décision qu’il qualifie d’« historique » et estime que le procès pourrait se tenir au plus tôt en janvier 2027, sauf appel de la défense dans les deux semaines, qui renverrait le dossier devant la chambre des mises en accusation.

En RDC, la nouvelle est accueillie avec un mélange de soulagement et de fierté, plusieurs médias soulignant que l’objectif premier de la famille n’a jamais été la réparation financière mais la jurisprudence et la reconnaissance du crime colonial. À Bruxelles, de nombreux éditorialistes y voient l’occasion pour la Belgique de « regarder son histoire en face », de juger enfin son passé colonial « sans tabou ni pudeur » et de tester la capacité de la justice à se saisir de crimes internationaux longtemps restés impunis.

Revue de presse : Belgique et RDC réagissent

En Belgique, La Libre Belgique met en avant que « la Belgique s’apprête à juger son passé colonial » et retrace le parcours de Davignon, du diplomate stagiaire au commissaire européen, en insistant sur le caractère inédit de la procédure. L’Avenir publie une tribune intitulée « Affrontons la vérité », où l’éditorialiste explique que les Belges ne portent pas la culpabilité des choix de leurs ancêtres, mais la responsabilité de leur héritage, appelant à affronter le passé colonial. Le L‑Post rappelle l’absence de Davignon aux trois audiences et souligne que « le temps qui passe ne peut effacer la responsabilité juridique des crimes les plus graves ».

France 24 et 20 Minutes relaient largement l’information en soulignant qu’il s’agira d’une première historique pour les crimes coloniaux, tout en rappelant le rôle de l’historien Ludo De Witte, dont les travaux ont documenté de manière rigoureuse l’implication d’acteurs civils et militaires belges dans l’exécution de Lumumba. Ces analyses convergent pour décrire un procès à forte portée symbolique, au‑delà de la seule personne d’Étienne Davignon.

En RDC, Actualité.cd détaille la conférence de presse familiale à Bruxelles, citant Blandine Lumumba qui espère que cette justice « réparera beaucoup de choses » et insistant sur la priorité donnée à la vérité et à la jurisprudence. Le Journal de Kinshasa relaie les déclarations de Patrick Muyaya, porte‑parole du gouvernement congolais, qui salue une avancée importante dans le travail de mémoire et appelle à établir toutes les responsabilités. MediaCongo et Congo Quotidien soulignent la portée historique de la décision, estimant que le procès dépasse le cas Davignon pour poser des questions centrales sur la prescription des crimes internationaux et la capacité des tribunaux à traiter des événements historiques complexes. Le site UNE.cd note enfin que, plus de 60 ans après les faits, l’affaire Lumumba demeure « une plaie ouverte » dans les relations belgo‑congolaises et que ce procès pourrait marquer une étape décisive vers justice et réparation.

Un procès à venir, entre justice et diplomatie

Si l’ordonnance de renvoi est confirmée en appel, le procès d’Étienne Davignon pourrait s’ouvrir dès janvier 2027 à Bruxelles. Au‑delà du seul verdict, cette procédure contribuera à écrire une page de vérité douloureuse mais nécessaire dans l’histoire partagée de la Belgique et de la République démocratique du Congo. Elle intervient alors que Kinshasa a annoncé, le 26 février 2026, la candidature de Juliana Amato Lumumba, fille de Patrice Lumumba et ancienne ministre, au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, face à la Rwandaise Louise Mushikiwabo, candidate à un nouveau mandat lors du Sommet de Phnom Penh en novembre.

Ainsi, le nom de Lumumba revient au cœur de l’actualité, à la croisée du judiciaire, du mémoriel et du diplomatique, symbolisant à la fois la quête de justice pour un crime fondateur de l’histoire congolaise et l’ouverture, pour la Belgique, d’un examen de conscience sur son passé colonial.

Franck Biyidi
LIRE LA BIO
Franck Biyidi est diplômé de l'IRIC (Institut des Relations Internationales du Cameroun) je suis spécialiste des relations internationales au sein de la Francophonie et de l'Union Africaine et de tout ce qui touche la diplomatie en Afrique francophone
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