8 mars : quand les femmes africaines prennent leur sécurité en main


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poings tendus femmes
poings tendus femmes

Face à des niveaux endémiques de violences basées sur le genre, des femmes du continent se tournent vers l’autodéfense. En Afrique du Sud, au Kenya ou encore en RDC, ces initiatives individuelles interrogent les défaillances collectives des États.

Le 8 mars résonne différemment selon les latitudes. En Afrique, la Journée internationale des droits des femmes est l’occasion d’un bilan lucide : celui d’un continent où les violences faites aux femmes demeurent massives et où les réponses institutionnelles peinent à suivre. Selon le dernier rapport de l’OMS publié en novembre 2025, environ 840 millions de femmes dans le monde, soit près d’une sur trois, ont été victimes de violences physiques ou sexuelles au cours de leur vie. L’Afrique subsaharienne affiche l’une des prévalences les plus élevées, avec 36,6 % des femmes concernées par des violences de la part d’un partenaire intime selon les estimations du Bureau régional de l’OMS pour l’Afrique.

Dans ce contexte, un phénomène émerge : de plus en plus de femmes africaines décident de ne plus attendre la protection de l’État et se forment à l’autodéfense. Du tir sportif aux arts martiaux, des bidonvilles de Nairobi aux banlieues de Pretoria, ces initiatives, loin d’être anecdotiques, traduisent une volonté d’agir face à l’urgence.

L’Afrique du Sud, épicentre d’une crise déclarée « catastrophe nationale »

L’Afrique du Sud concentre les paradoxes du continent. Dotée de l’une des constitutions les plus progressistes au monde en matière de droits des femmes, elle affiche pourtant des taux de féminicides cinq à six fois supérieurs à la moyenne mondiale, selon ONU Femmes. L’organisation Sonke Gender Justice estime qu’environ quinze femmes y sont tuées chaque jour. Une étude sud-africaine de 2022 a révélé que plus de 35 % des femmes de 18 ans et plus avaient subi des violences physiques ou sexuelles au cours de leur vie.

La situation est devenue si critique que le gouvernement a officiellement classé les violences basées sur le genre (GBV) comme « catastrophe nationale » en novembre 2025, sous la pression du mouvement Women for Change et de manifestations massives organisées à la veille du sommet du G20 de Johannesburg. Plus d’un million de signatures avaient été recueillies. Des milliers de femmes se sont allongées au sol pendant quinze minutes à midi, une par femme tuée chaque jour, dans les rues de Cape Town, Durban et Johannesburg.

C’est dans ce climat que se multiplient les formations à l’autodéfense destinées aux femmes. Comme le rapportait récemment l’Associated Press, des programmes de tir encadrés par des instructrices spécialisées se développent dans des localités comme Bronkhorstspruit, près de Pretoria, tandis que des clubs de jiu-jitsu à Johannesburg proposent des groupes exclusivement féminins. Les participantes y apprennent à échapper à des prises d’étranglement, à se dégager d’une immobilisation ou à fuir une agression. Pour certaines, la démarche fait suite à des expériences traumatisantes : agressions, cambriolages violents, viols.

Un phénomène qui dépasse les frontières sud-africaines

L’Afrique du Sud n’est pas un cas isolé. Au Kenya, où 45 % des femmes de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques selon le Bureau national des statistiques, l’autodéfense féminine est une réalité depuis plus d’une décennie. Dans les bidonvilles de Nairobi, l’ONG No Means No Worldwide a mis en place dès 2006 le programme IMpower, un cursus d’autodéfense de six semaines destiné aux adolescentes. Une étude publiée dans le Journal of Adolescent Health a démontré que ce programme avait significativement réduit l’incidence des agressions sexuelles parmi les participantes sur une période de dix mois.

Le programme « Cucu Jukinge » (« Mamie, protège-toi » en kikuyu), cité dans un précédent article d’Afrik.com en novembre 2025, enseigne quant à lui l’autodéfense aux femmes âgées des quartiers populaires de Nairobi, particulièrement vulnérables aux agressions. Plus récemment, l’activiste Dr Sharon Okubo a lancé une initiative nationale de centres d’autodéfense gratuits pour les femmes et les filles, dans le sillage de la vague de féminicides qui a contraint le gouvernement kényan à reconnaître les violences basées sur le genre comme « urgence sécuritaire nationale ».

Ces dynamiques se retrouvent aussi, sous d’autres formes, en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest, où les taux de prévalence des violences conjugales atteignent des sommets, jusqu’à 65 % en Afrique centrale selon les données de l’OMS. Si les programmes d’autodéfense y sont moins documentés, la mobilisation féministe s’y structure autour de l’accompagnement juridique, du soutien psychologique et de la prévention communautaire.

L’autodéfense, symptôme d’une faillite systémique

Le recours croissant à l’autodéfense pose une question de fond : est-ce aux femmes de compenser les défaillances de l’État ? Pour de nombreuses militantes et chercheuses, la réponse est clairement non. Mpiwa Mangwiro-Tsanga, responsable plaidoyer chez Sonke Gender Justice, a mis en garde dans les colonnes de l’Associated Press contre le risque de faire peser sur les victimes une charge supplémentaire : au lieu de s’attaquer aux agresseurs, la société demande aux femmes de s’armer.

Ce débat est d’autant plus vif que les chiffres globaux ne s’améliorent que très lentement. Le rapport de l’OMS de novembre 2025 souligne que la baisse annuelle des violences conjugales n’est que de 0,2% sur les deux dernières décennies. À l’échelle mondiale, 137 femmes sont tuées chaque jour par un partenaire intime ou un membre de leur famille, selon les estimations conjointes d’ONU Femmes et de l’ONUDC pour 2024. L’Afrique, avec 22 000 féminicides cette même année, se place en tête des régions les plus touchées.

Le sous-financement chronique de la prévention aggrave le tableau : en 2022, seulement 0,2% de l’aide mondiale au développement était allouée à des programmes de prévention des violences faites aux femmes, un chiffre qui a encore diminué depuis.

Le 8 mars, au-delà du symbole

À l’occasion de cette Journée internationale des droits des femmes 2026, les organisations féministes africaines rappellent que l’autodéfense individuelle ne saurait se substituer à une réponse structurelle. La priorité reste l’application effective des lois existantes, le financement de refuges et de centres d’accueil, la formation des forces de l’ordre au traitement des plaintes, et la transformation des normes sociales qui perpétuent l’impunité.
Mais pour les femmes qui, chaque semaine, enfilent un kimono dans un club de Johannesburg, chargent un pistolet dans un stand de tir près de Pretoria ou suivent un cours d’autodéfense dans les ruelles de Korogocho à Nairobi, l’attente n’est plus une option.

Leur démarche, à la fois individuelle et profondément politique, envoie un message que les gouvernements du continent ne peuvent plus ignorer : quand l’État faillit, les femmes agissent. Et c’est peut-être là que réside la leçon la plus amère de ce 8 mars : la résistance des femmes africaines, aussi admirable soit-elle, est d’abord le symptôme d’un échec collectif.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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