1956 : à la Sorbonne, la parole noire s’est construite sous le regard des grandes puissances


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Photo des intervenants au Premier congrès international des intellectuels noirs, Paris 1956 Présence Africaine
Photo des intervenants au Premier congrès international des intellectuels noirs, Paris 1956 La Sorbonne Présence Africaine

Du 19 au 22 septembre 1956, l’amphithéâtre Descartes de la Sorbonne accueillait le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs. L’ambition affichée était de permettre aux peuples noirs de parler enfin en leur nom propre, hors de toute tutelle européenne. Mais l’événement s’est joué sous la double surveillance de la puissance coloniale qui prêtait ses murs, et de Washington, qui a empêché l’un des plus grands intellectuels noirs américains d’y assister. Soixante-dix ans après, un vrai anniversaire se prépare, à Dakar comme à Paris.

Quatre jours dans l’amphithéâtre Descartes

En septembre 1956, l’ordre colonial vacille sans avoir disparu. Le Maroc et la Tunisie viennent d’obtenir leur indépendance, la guerre s’intensifie en Algérie, et la ségrégation reste légale dans une partie des États-Unis. C’est dans ce climat qu’Alioune Diop et la revue Présence Africaine, fondée en 1947, réunissent à la Sorbonne des figures dont les œuvres allaient marquer durablement la pensée politique du XXe siècle : Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Richard Wright ou encore Édouard Glissant.

Le congrès ouvre le 19 septembre avec quelques heures de retard, en pleine grève des boulangers parisiens. Il se referme le 22, après quatre journées de communications et de débats devant un public venu d’Afrique, des Caraïbes, des États-Unis et d’Europe. Un second colloque suivra à Rome en 1959.

Un an plus tôt, à Bandung en Indonésie, vingt-neuf pays africains et asiatiques avaient refusé de s’aligner sur l’un ou l’autre bloc de la guerre froide. En ouvrant le congrès, Alioune Diop revendique une portée comparable pour la rencontre parisienne, qu’il présente comme le deuxième événement marquant de la décennie après Bandung.

L’ambition dépasse la simple dénonciation du racisme. Césaire relie la culture au combat anticolonial. Fanon décrit le racisme comme une pièce du système colonial plutôt que comme un préjugé isolé. Cheikh Anta Diop défend l’ancienneté des civilisations africaines. Senghor, à travers la négritude, cherche une identité noire qui dialogue avec l’universel sans s’y fondre.

Qui a le droit de parler au nom du « monde noir » ?

Les participants ne partagent ni la même histoire ni la même stratégie. Un Africain sous administration coloniale, un Antillais devenu citoyen français et un écrivain noir américain ne vivent pas la domination de la même façon. James Baldwin se méfie de toute définition trop uniforme de l’identité noire alors que Richard Wright redoute que certaines traditions africaines soient idéalisées au détriment de l’émancipation politique.

Cette question de la représentation ne reste pas théorique et elle s’est réglée, en partie, avant même l’ouverture du congrès. Baldwin, présent à Paris, n’y participe pas comme délégué. Il couvre l’événement comme journaliste pour la revue londonienne Encounter, où il publiera son compte rendu, resté célèbre, sous le titre « Princes and Powers ». Quant à W. E. B. Du Bois, figure historique du mouvement noir américain, il ne peut tout simplement pas se rendre à Paris car le département d’État américain lui refuse un passeport depuis le début des années 1950, en pleine chasse aux sympathies communistes. Du Bois fait alors parvenir une lettre ouverte, lue au congrès, dans laquelle il met en cause la légitimité de la délégation américaine officielle, jugée trop conciliante avec Washington.

Paris, capitale coloniale et lieu de sa contestation

Que la rencontre se tienne à la Sorbonne n’a rien d’anodin alors que Paris reste la capitale d’un empire engagé dans la guerre d’Algérie. Elle accueille pourtant aussi des étudiants, des artistes et des militants venus des colonies, pour qui Présence Africaine constitue depuis 1947 une maison d’édition, une revue et un point de ralliement.

La Sorbonne, lieu historique de contestation, fournit un lieu, l’impulsion vient d’Alioune Diop et des diasporas africaines. Mais ce lieu suffit à rappeler que le congrès se tient sous la tutelle, au moins symbolique, de la puissance qu’il entend précisément mettre en cause.

L’épisode Du Bois montre que la France n’est pas la seule puissance à peser sur l’événement. En pleine guerre froide, Washington observe de près toute initiative susceptible de rassembler des intellectuels noirs autour d’un discours anticolonial, par crainte d’y voir une porte d’entrée pour l’influence soviétique. Empêcher Du Bois de voyager revient à décider, depuis un bureau du département d’État, qui a le droit de représenter la pensée noire américaine à l’étranger.

Le Congrès des écrivains noirs sous une double tutelle

En 1967, une enquête journalistique révèle qu’Encounter, la revue pour laquelle Baldwin a couvert l’événement, était depuis sa création financée en sous-main par la CIA via le Congress for Cultural Freedom, un organisme de propagande culturelle anticommuniste. Le compte rendu le plus lu du congrès dans le monde anglo-saxon a donc circulé par un canal que ses propres lecteurs ignoraient être surveillé par une agence de renseignement américaine.

Un congrès conçu pour affranchir la parole noire de toute tutelle occidentale s’est trouvé, sur ses deux flancs, sous l’œil d’un empire colonial qui prêtait ses murs et d’une puissance en guerre froide qui filtrait qui pouvait s’y exprimer et comment le monde extérieur en serait informé.

Rome 1959, la Société africaine de culture, et un anniversaire qui a vraiment lieu

Le congrès débouche sur la création de la Société africaine de culture. Un second rendez-vous se tient à Rome en 1959, à la veille des grandes indépendances africaines.

Soixante-dix ans plus tard, Présence Africaine organise à Dakar, du 19 au 22 septembre 2026 au Musée des civilisations noires, un rendez-vous scientifique réunissant écrivains, artistes et chercheurs du continent et de sa diaspora. À Paris, l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne accueille de son côté un colloque et une exposition consacrés à l’héritage du congrès, avec la participation de Présence Africaine et des tables rondes réunissant une nouvelle génération d’auteurs, d’artistes et de podcasteurs afrodescendants.

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