La démocratie avance-t-elle en Afrique?


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Les afro-pessimistes voient dans l’actuelle crise ivoirienne une preuve supplémentaire de l’incapacité de l’Afrique à accepter la démocratie. Cependant, la multiplication d’élections libres dans plusieurs pays du continent laisse croire que les peuples en ont déjà pris le chemin.

La démocratie est-elle impossible en Afrique ? L’actualité électorale de la Côte d’Ivoire renoue avec ces scénarios tumultueux dans lesquels s’achèvent souvent les élections sur le continent noir : vaincu, le président sortant tente de prolonger son mandat, par le biais d’un hold-up électoral. Alors que la Commission nationale indépendante (Ceni), appuyée par tous les observateurs internationaux l’ont déclaré perdant à l’issue d’une consultation reportée six fois en cinq ans, Laurent Gbagbo refuse de s’incliner, au grand dam de la communauté internationale qui le prie de rendre son tablier. Le candidat du Front populaire ivoirien (FPI) déclaré vainqueur par le Conseil d’Etat dirigé par l’un de ses proches a même prêté serment samedi après-midi, nommant peu après un nouveau premier ministre. De son côté, loin du palais présidentiel, son adversaire, Alassane Ouattara, désigné champion de la compétition par la Ceni a fait de même, de sorte que pour le même pays, l’on a désormais deux présidents et deux premiers ministres.

Laurent Gbagbo semble donc avoir choisi de marcher sur les pas du zimbabwéen Robert Mugabe et du Kenyan Mwai Kibaki. En 2008, le premier, mis au ban de la communauté internationale qui accablait son pays de sanctions, avait largement perdu le premier tour de l’élection présidentielle. Mais le « camarade Bob » avait décidé de rester en place, amplifiant les crises multiformes qui secouaient déjà son pays. Un scénario similaire avait sanctionné l’élection présidentielle qui s’était tenue au Kenya fin décembre 2007, où tous les sondages post-électoraux donnaient le président sortant, Mwai Kibaki, battu. A Harare comme à Nairobi, les sortants avaient livré une guerre d’usure sans merci à leurs adversaires respectifs, Morgan Tsvangirai et Raila Odinga, sur fond de crise sociale. Ceux-ci avaient fini par accepter de composer avec eux dans un gouvernement d’union nationale, au nom de la paix sociale.

Le Bénin et le Mali précurseurs du respect du verdict des urnes

Laurent Gbagbo réussira-t-il comme ses pairs du Zimbabwe et du Kenya à étouffer le souhait d’alternance de ses concitoyens ? Les exemples des trois hommes donnent en tout cas du grain à moudre aux afro-pessimistes qui, comme l’avait autrefois déclaré l’ancien président français Jacques Chirac, pensent que « la démocratie est un luxe pour l’Afrique ». Cependant, l’efficience du jeu démocratique est contrastée sur le continent. Le nombre de pays jadis gouvernés par des pouvoirs autoritaires qui s’installent durablement dans le processus d’alternance caractéristique des grandes démocraties ne cesse de s’accroître. Ce qui n’est pas sans nourrir un important espoir.

Citons le cas du Bénin, jadis baptisé « enfant malade de l’Afrique », en raison de coups d’Etat à répétition. En deux décennies, ce pays d’Afrique de l’Ouest en est à sa quatrième élection présidentielle dont les caractères justes et démocratiques ont été reconnus par tous. Trois présidents s’y sont depuis succédés au pouvoir dans une ambiance de respect des règles démocratiques appréciable. Le premier à se plier à cette loi du choix libre du dirigeant par le peuple fut Mathieu Kérékou, devenu chef d’Etat pour la première fois par le biais d’un coup d’Etat, en 1972. En 1991, à la suite d’une conférence nationale auquel l’avait contraint, un an plus tôt, son peuple épris de liberté, il reconnut sa défaite lors de l’élection présidentielle, et céda sans sourciller son siège à l’opposant Nicéphore Soglo. Rentré dans l’opposition, Mathieu Kérékou fut élu démocratiquement cinq ans plus tard, en 1996, le peuple ayant sanctionné la gestion de Nicéphore Soglo. En 2001, Mathieu Kérékou l’emporta de nouveau, lors d’un scrutin validé par la communauté internationale. Il y a quatre ans, Kérékou et Soglo ont accepté de ne plus solliciter les votes de leurs concitoyens. Le premier a été empêché par la limitation à deux mandats à la tête de l’Etat, tandis que le second, âgé de plus de 70 ans, ne pouvait plus candidater. Deux dispositions constitutionnelles qu’ils ont scrupuleusement respectées, ouvrant la voie à l’élection de Yayi Boni, l’actuel chef d’Etat. Pour montrer qu’il y a une vie après les honneurs du palais, Nicéphore Soglo est même devenu maire de Cotonou, la capitale, mandat qu’il tient depuis 2002.

Le même scénario d’alternance caractérise la dévolution du pouvoir au Mali voisin, depuis le renversement dans la violence du dictateur Moussa Traoré en 1991. Après avoir géré la transition et organisé une conférence nationale comme il l’avait promis, le général d’armée Amadou Toumani Touré (ATT) s’est contenté de présider la transition. A l’issue des élections générales de 1992, il a cédé le pouvoir à un civil, Alpha Oumar Konaré. Et si ATT est depuis 2002 président de son pays, il ne l’est devenu que par la voie des urnes, après avoir quitté l’armée et gagné deux élections consécutives. Il a récemment annoncé qu’il ne se présentera plus, la Loi fondamentale malienne limitant à deux le nombre de mandat présidentiel.

Au Ghana, la démocratie semble aussi s’enraciner durablement. Ce pays anglophone a pourtant connu sa séquence des coups d’Etat. C’est par ce biais que l’ancien président Jerry Rawlings a pris le pouvoir. Il a cependant engagé des réformes de modernisation reconnues par la communauté internationale et a quitté volontairement ses fonctions. Depuis lors, ce sont les électeurs ghanéens qui choisissent leur président, comme ils l’ont fait pour le vainqueur de la présidentielle de l’année dernière, John Atta-Mils. Récemment, le président américain, Barack Obama, a salué la solidité de la démocratie dans ce pays.

Une réalité de plus en plus continentale

Trois autres exemples récents confirment cette tendance à la reconnaissance de la légitimité du vote comme moyen d’accession au pouvoir. Il y a cinq ans, le Liberia, pays anglophone meurtri par une longue guerre civile a élu Ellen Johnson-Sirleaf à la magistrature suprême et en a fait la première femme chef d’Etat en Afrique. Plus à l’est, au Botswana, la succession des chefs d’Etat se fait dans une ambiance très sereine. De sorte que, n’eût été la tentative d’expulser des bushmen de leurs terres ancestrales du désert du Kalahari par l’ancien président, Festus Mogae, lors de son dernier mandat qui s’est achevé en 2008, ce pays relativement prospère mais peu médiatisé ne serait pas apparu dans les journaux habitués à diffuser les mauvaises nouvelles venant d’Afrique. Enfin, en dépit des contestations qui ont émaillé le scrutin, la Guinée qui sort péniblement de la longue dictature du président Lansana Conté a réussi à se choisir un dirigeant par les urnes, après deux années de transition militaire chaotique.

Il n’y a donc pas de fatalité. Même si elle avance péniblement et connaît ça et là des résistances, la démocratie prend pied sur le continent africain. C’est peut-être le sens de l’histoire : les grandes démocraties d’aujourd’hui ont connu leur période de doute, d’instabilité et de régression. C’est seulement au prix de luttes et de sacrifices que les peuples ont acquis le droit de choisir ceux qu’ils souhaitent voir présider à leurs destinées.

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