24 octobre 2014 / Mis à jour à 17:02 - Paris  Newsletter  Alertes e-mail  English edition  Flux
Pan Afrique - Développement
Jean-Pierre Elong Mbassi : « Donner la primauté aux économies locales » pour sortir de la crise
Entretien avec le secrétaire général du Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique (CGLUA). Le prochain sommet des collectivités locales africaines, Africités 5, se tiendra en décembre prochain à Marrakech, au Maroc, pays hôte du siège de leur association, Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique (CGLUA). Le secrétaire général de l’organisation Jean-Pierre Elong Mbassi évoque les pistes de réflexion de son organisation face à la crise mondiale qui sera au cœur des débats du prochain Africités.

"La réponse des collectivités locales et régionales d’Afrique à la crise globale : promouvoir le développement local durable et l’emploi", tel sera le thème d’Africités 5 qui se tiendra du 16 au 20 décembre prochains à Marrakech. Après le Kenya en 2006, le Maroc accueille la cinquième édition des Journées panafricaines des collectivités locales.

Afrik.com : L’emploi et le développement durable sont les thèmes principaux du prochain sommet Africités. Pourquoi sont-elles les réponses des collectivités locales africaines à la crise ?
Jean-Pierre Elong Mbassi :
Pendant plus de 20 ans, les plans d’ajustement structurels, recommandés par les institutions de Bretton Woods aux pays africains, ont été des outils d’ajustement à l’économie mondiale. Ces Etats ont été encouragés à rechercher des débouchés pour leurs matières premières afin de s’assurer qu’elles honoreraient leurs dettes. Résultat : pas de diversification économique. Les populations n’ont jamais été la cible de toutes ces politiques alors que le développement suppose justement de répondre à leurs besoins. Plus grave, la question a été réduite aux bonnes notes attribuées aux pays africains par le Fonds monétaire international. Après les indépendances, les responsables politiques africains avaient l’habitude de mettre en avant ce qu’ils avaient amélioré dans la vie de leurs concitoyens. Aujourd’hui, les chefs d’Etat font plutôt campagne en s’appuyant sur les satisfécits obtenus auprès des institutions internationales. La mondialisation a mis jusqu’ici au second plan les préoccupations des individus. A l’alliance des Etats et des entreprises, va succéder celle des entreprises et des collectivités locales pour impulser une nouvelle dynamique de transformation sociale qui prend en compte l’espace et la dignité humaine. Les économies locales sont liées aux écosystèmes, elles contribuent par conséquent à préserver les actifs naturels. La pensée du développement durable irriguera ainsi toute la réflexion sur la rénovation de notre système économique qui doit désormais donner la primauté aux économies locales. Le développement sera local ou ne sera pas. D’où le rôle déterminant des collectivités locales dans la relance économique.

Afrik.com : Vous évoquez la constitution d’une nouvelle alliance entre les collectivités locales et les entreprises. Comment se fera-t-elle ?
Jean-Pierre Elong Mbassi :
L’histoire de l’humanité a été marquée par plusieurs alliances qui lui ont permis d’évoluer. A celle de l’agriculture et des seigneurs, a succédé celle des entreprises et de la science. Cela a permis de répondre aux besoins sophistiqués des Hommes, puis elle a conduit à l’avènement d’une nouvelle alliance entre l’Etat et les entreprises. L’Etat central les protège et participe à l’expansion de ces firmes. L’histoire de la colonisation est une brillante illustration de la nouvelle alliance entre les firmes et leurs Etats d’appartenance. Avec la mondialisation, les entreprises se sont progressivement affranchies des Etats en devenant des multinationales. Les limites ainsi franchies marquent la fin des contraintes morales de solidarité avec leurs concitoyens auxquelles s’astreignaient les entreprises. La nouvelle liberté des entreprises les a conduites à s’attaquer à la nature, non plus pour la transformer, mais pour la contrôler. L’exemple le plus extraordinaire est celui de Mosanto. La multinationale brevète le vivant et transforme la vie des agriculteurs en un cauchemar. Ils ne peuvent plus réutiliser la récolte de leur précédente saison culturale pour semer. Ils dépendent désormais du semencier pour le maintien de leurs activités. Pour la première fois, les paysans perdent ce qui fait leur spécificité, la maîtrise de ce qu’ils plantent ! Par ailleurs, les multinationales commercialisent des produits vendus aux antipodes de leurs lieux de production grâce aux faibles coûts de transport, provoquant ainsi une crise écologique. En réorganisant la production et en favorisant la forte mobilité des flux financiers, ces firmes ont engendré une fuite en avant vers l’inefficacité énergétique. Nous ne pouvons plus continuer à produire dans ces conditions. La planète est unanime. La crise écologique va donc entraîner une relocalisation de la production, ce qui remet en avant le rôle des collectivités locales. Ces dernières vont devenir de plus en plus les pistes d’atterrissage de la mondialisation. Un nouveau cycle s’ouvre, celui d’un partenariat entre les collectivités locales avec des entreprises, qui deviendront, elles aussi de plus en plus locales. Par ricochet, la finance elle-même sera également locale. Le succès actuel du capital-investissement (private equity) en est la preuve. Le système permet à des investisseurs d’apporter des capitaux propres à des entreprises dont le développement passe par leur enracinement local.

Afrik.com : Quand on parle de crise de l’emploi en Afrique, le problème renvoie souvent au chômage des jeunes qui se tournent vers le secteur informel. Quel type de solution proposez-vous ?
Jean-Pierre Elong Mbassi :
Depuis la fin de la guerre, la question de l’emploi a été laissée aux entreprises industrielles. Le modèle unique en matière d’emploi est le salariat et tout a été construit autour de cette modalité. Elle a été adoptée par les Etats africains sans qu’ils aient la capacité de créer un emploi salarié du niveau des pays développés. Dans un premier temps, pour avoir des salariés, les Etats africains ont recruté dans la fonction publique mais elles n’ont pas pu augmenter leurs capacités à absorber les jeunes dans le giron public. Notamment à cause des plans d’ajustement structurels. Les jeunes ont trouvé dans le secteur informel la solution à leur inactivité. Cependant, l’informel est envisagé soit de manière condescendante, il serait une parenthèse en attendant le travail salarié qui est inexistant, soit de manière romantique. Dans ce dernier cas, l’informel est pensé comme une solution d’avenir alors que les jeunes n’ont ni formation ni protection à l’intérieur de ce système. Conclusion : la question de l’emploi des jeunes, en dehors du modèle du salariat, pose problème. Comment alors faire comprendre aux responsables africains et à la communauté internationale que l’informel pourrait devenir le point de départ de l’insertion des jeunes dans l’économie ? Une certitude néanmoins. En termes de création d’emploi, nous disposons en Afrique d’un gisement important dans la mise en place des services de base : eau, énergie, santé... Tout est à faire pour rendre le quotidien des populations moins pénible.

Afrik.com : Quel bilan faites-vous d’Africités 4 dont le thème portait sur la contribution des autorités locales à la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) ?
Jean-Pierre Elong Mbassi :
Les gouvernements ont compris qu’ils devaient associer les autorités locales si elles voulaient atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement. Des pays comme l’Ouganda et le Ghana ont davantage impliqué les collectivités locales et les résultats y sont perceptibles. Malheureusement, nous savons que les OMD ne seront pas atteints parce que la communauté internationale a trahi sa parole. Elle est capable de trouver 800 milliards de dollars pour sauver les banques et le système financier international, mais impuissante quand il faut rassembler trois milliards pour sortir le monde de la faim. A ce propos, Jean Ziegler (ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, ndlr) parle de génocide des enfants du tiers monde.

 
Afrik.com : Que se passera-t-il à Africités 5 ?
Jean-Pierre Elong Mbassi :
Le sommet se déroule sur une semaine, tout comme le salon des collectivités locales africaines, Citexpo. Les deux premiers jours sont consacrés à la déclinaison du thème, suivent les sessions spéciales et les rencontres politiques. La nouveauté, cette année, c’est qu’au cours de rencontres politiques, nous organiserons une table ronde sur la crise vue d’Afrique. Nous sommes en train de contacter plusieurs personnalités du monde économique, des politiques et des représentants de la société civile. Parmi elles, le prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, le prix Nobel de la paix Muhammed Yunus, Wangari Maathai, prix Nobel de la paix et ambassadrice de bonne volonté des forêts du bassin du Congo, le Dr Ngozi Okonjo-Iweala, directrice chargée de l’Afrique, de l’Asie du Sud, de l’Europe et de l’Asie centrale à la Banque mondiale ou encore le professeur Akin Mabogunje. Un autre temps fort sera le gala de clôture où seront remis les prix Africités et, pour la première fois, les prix Harunbuntu qui promeuvent des parcours et initiatives exemplaires en Afrique.

Afrik.com : L’un des thèmes des sessions spéciales est consacré au réseau des femmes maires. Que vous inspire l’arrivée d’une femme maire, Fatima Mansouri, aux commandes de la ville de Marrakech qui va accueillir Africités ? [Entretien réalisé avant l’invalidation des élections par la justice marocaine à la mi-juillet]
Jean-Pierre Elong Mbassi :
Les récentes élections municipales au Maroc marquent l’accession en force des femmes aux responsabilités locales. Quand on compare, le niveau d’éducation des femmes élues à celui des hommes élus, on constate que les femmes ont un meilleur niveau d’éducation. Il y a une progression de 235% de femmes élues au Maroc. C’est un mouvement de fond. Une maire à la tête de Marrakech, ville hôte d’Africités, est le symbole de ce renouveau.

 
Afrik.com : Le CGLUA a connu des "dissensions internes". Les problèmes sont-ils résolus ?
Jean-Pierre Elong Mbassi :
Oui et non. Oui parce la majorité des collectivités locales africaines reconnaissent le siège de Rabat. Non, parce qu’il y a encore un pays ou deux qui y sont réticents. Et nous ne nous satisferons jamais d’être orphelin de l’un de nos membres. Nous travaillons à ramener l’unité au sein du mouvement. L’association des maires du Nigeria a pris sur elle de la reconstituer en relation avec celle des maires du Ghana. Ce dernier avait accueilli le congrès dissident du CGLUA dont la première assemblée générale s’est tenue en juillet 2008 au Nigeria.  


AFRICITES - 5ème édition MARRAKECH – MAROC
par Africites

- Lire aussi :
Le front commun des collectivités locales africaines
- Visiter le site du sommet Africités 5
- Visiter le site du CGLUA


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