Z, blogueur tunisien : « Emmerder le régime me procure un sentiment de jouissance »

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Le blogueur et caricaturiste _z_ dépeint sur son blog Débat Tunisie le pays tel qu’il le vit au quotidien. Il tente par son travail d’exprimer son refus du régime de Ben Ali, en exutoire aux frustrations ressenties. Le dessin s’est révélé pour lui un outil fort utile, car la censure ne peut en arrêter la diffusion. _z_ espère avoir jusqu’ici échappé aux services de renseignement. Mais il rêve surtout que son travail contribue un jour à la démocratisation de la Tunisie.

banniere-2.jpgLes dessins du blog Débat Tunisie de _z_ habillent les articles du dossier d’Afrik.com consacré à l’élection présidentielle tunisienne de 2009. Il explique au grand jour, mais toujours sous anonymat, sa démarche et ses motivations. Indépendant des structures politiques, le blogueur suit sa démarche par lui-même, et compte parmi les membres les plus influents de la blogosphère progressiste tunisienne.

Afrik.com : Comment vous êtes-vous décidé à publier sur un blog des articles et des dessins critiques du régime ? Et pourquoi avoir pris le pseudonyme de « _z_ » ?

_z_ :
Mon travail a démarré en août 2007. Il était la conséquence de débats et discussions que j’ai voulu fixer par écrit. J’ai d’abord retranscrit mes réflexions sur mon ordinateur, puis je me suis dit qu’il serait encore mieux de les partager. D’où la création d’un blog. L’aspect politique de ce que j’avais écrit m’a amené à rester anonyme. J’ai donc choisi un pseudonyme, « _z_ », mais de façon irréfléchie, parce qu’il fallait remplir un formulaire d’inscription sur la plate-forme de blogs. D’articles en articles, j’ai commencé à affiner ma plume. Les dessins étaient au départ au service du texte, il s’agissait juste d’illustrer mes écrits. Mais le soin que je prenais à dessiner a fini par leur donner de l’importance, ce qui a mené à la forme actuelle du site, à savoir un blog de caricature et d’analyse politique.

45224534.jpgAfrik.com : Vos dessins sont un outil de lutte. Mais sont-ils porteurs d’espoir, ou bien d’un sentiment d’impuissance ?

_z_ :
Mon travail, écrit ou illustré, est certes le résultat d’une impuissance totale, à la fois personnelle et collective. Cependant, il est pour moi un exutoire, un moyen de faire un doigt d’honneur à tous les hypocrites et les corrompus qui tiennent la Tunisie. Emmerder le régime par la subtilité du verbe et du trait me procure un sentiment de jouissance, un espoir naïf, celui de voir un jour la plume vaincre l’épée. Cette candide prétention me permet du moins de trouver l’énergie pour tenir ce blog, parallèlement à ma vie professionnelle et sociale.

35506793.jpgAfrik.com : Vous dites, dans une interview vidéo, que le dessin est une très bonne arme de cyberdissidence. Pouvez-vous développer votre réflexion ?

_z_ :
Le dessin est plus facilement accessible qu’un texte, c’est là une évidence. Ce qui est intéressant pour un dessin politique, c’est qu’il fonctionne comme un cheval de Troie, c’est-à-dire qu’il peut atteindre un public qui ne s’intéresse pas toujours à la politique. C’est en particulier le cas avec le partage d’image sur le réseau social Facebook. Les caricatures de mon blog sont vues par des individus apolitisés, des adolescents, des hommes d’affaires, des femmes au foyer, etc. C’est ce qui a d’ailleurs permis de donner une seconde vie à mes dessins après la censure qui a frappé mon blog en décembre 2008.

Vidéo diffusée pour la première fois le 10 octobre, lors d’une conférence sur la Tunisie. Elle est semble-t-il censurée sur le sol tunisien.

Afrik.com : Pensez-vous avoir échappé jusqu’ici aux renseignements généraux, qui disposent de moyens important dans la lutte contre les cyberopposants ? Ne vous « tolèrent »-ils pas, en attendant par exemple un « pas de trop » ?

_z_ :
Je n’en sais rien. Ce que je peux vous dire c’est que je n’ai pas été inquiété jusque là. Est-ce une « tolérance », comme vous dites, ou bien une incompétence de leurs services de renseignements ? Je n’en ai aucune idée. J’estime que j’ai déjà franchi le pas fatal en osant « blasphémer » les figures sacrées du régime, ceux que j’appelle les « marabouts », à savoir la famille proche du président. Et d’ailleurs, s’ils ne m’avaient pas censuré, je n’aurais peut-être jamais franchi la ligne rouge, en caricaturant le président et sa clique. En tout cas vous comprenez pourquoi mon anonymat devient aujourd’hui vital.

33756210.jpgAfrik.com : Quelle audience et quelle influence politique pensez-vous pouvoir avoir en Tunisie ? En clair, ce blog est-il pour vous une bouteille à la mer ou bien une brique apportée à un long chantier ?

_z_ :
A cette question aussi, je ne saurais répondre. Je ne mesure pas l’impact réel de mon travail. En tout cas, si je suis prêt à y consacrer beaucoup de mon temps, c’est bien évidement parce que je crois intimement que ce travail peut apporter une petite brique à l’édifice tunisien qui, malgré ses bonnes fondations, menace ruine.