Yankhoba Diataré : le médiateur

Le co-fondateur de l’Union des étudiants de Dakar (UED) est l’homme de toutes les concertations. Son credo : le dialogue. Sa vision : un Sénégal qui gagnera le pari de la modernité. Sans se renier. En misant sur ses solidarités traditionnelles. Soyez réaliste, demandez l’impossible. Portrait.

La voix est sage. Pausée. Emaillée de stridences et d’éclats de rires enfantins qui trahissent son jeune âge. A 25 ans, Yankhoba Diataré, un des fondateurs de l’Union des étudiants de Dakar (UED), qui, il y a moins de dix jours, organisait une fronde fatale au ministre de l’Education et de la Recherche scientifique, Mador Diouf, a le triomphe modeste. Ou plutôt pas de triomphe du tout.

La victoire  » cette année  » a le goût amer du gâchis : il y a eu un mort, un jeune étudiant touché par une balle lors des échauffourées avec les policiers aux abords de la faculté Antar-Diop. L’enfant de Thiès qui affiche une foi sans faille dans le dialogue, s’est construit une réputation de fin médiateur et appelle ses camarades à changer de méthode.

S’il n’a pas hésité à s’interposer entre lycéens qui s’affrontaient à la machette pour le contrôle d’un foyer, il livrera sans fard son analyse du récent conflit. Une autocritique sans complaisance : « Ce drame aurait pu être évité, si les étudiants avaient procédé comme les années passées. Avant d’entrer en grève, il faut prendre contact avec l’interlocuteur ministériel, le rectorat, les autorités religieuses qui sont très influentes ici. Or, avec l’alternance, nombre d’entre-nous ont cru pouvoir se passer de ces préliminaires. Il y a eu seulement deux manifestations. La première, devant le ministère des finances, il n’y avait pas de flics. Comme aucune délégation n’a été acceptée, il y a eu de la casse. La seconde fois, il y a eu la police. Nous voulions une rupture. Nous l’aurions sans doute obtenue sans qu’elle ne nous coûte aussi cher, en fixant un échéancier aux autorités ».

Une bourse à 1400 FF

Fin politique, titulaire d’une maîtrise de droit, fils prodige d’une famille de cinq enfants, Yankhoba n’ignore pas pour autant l’enfer quotidien des étudiants dakarois débarquant de province.  » C’est surtout dur pour eux. Pire en première année. Ils n’ont pas accès aux chambres universitaires, pas de tickets restaurants « . La faculté de Dakar possède 5 000 places. Ils seraient 23 000 à se presser sur les bancs. Les nouveaux venus en sont souvent réduits à faire appel à la solidarité des aînés – et des restes de repas grappillés au restaurant universitaire – pour subsister. Avec des bourses équivalentes à 1440 FF par année universitaire, on ne va pas loin. Même au Sénégal. Yankhoba se souvient de ses journées de 14 heures, entre études et travaux dirigés, la faim, l’attente des bus qui ne viennent pas, la bibliothèque universitaire aux rayons trop maigres. C’est dire si la rallonge de 60 000 FCFA, annoncée par le président Abdoulaye Wade est appréciée de tous.

Entre lobbying et solidarité régionale

N’était cette légendaire solidarité, le périlleux exercice d’étudier au Sénégal serait tout simplement impossible. « J’ai dépensé 50% de ma bourse pour aider mes amis « , reconnaît Yankhoba, sans forfanterie. Ici, c’est la règle. Qu’ils soient de Thiès, Saint-Louis ou Ziguinchor, les exilés constituent des réseaux d’entraide communautaire, désignant un leader chargé de faire le lien avec  » les personnes ressources « . Traduction : un discret travail de lobbying jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat sénégalais. « Idrissa Seck (ministre d’Etat, directeur de cabinet du président de la République. Ndlr) est Thièssois comme nous. Ils nous aime beaucoup. Nous avons obtenu un immeuble de trois étages qui peut loger une centaine d’étudiants thièssois : un exemple de soutien régional « , révèle Yankhoba sans se troubler.

Clientélisme ? Pas vraiment. Comme des  » milliers d’autres futurs cadres « , Yankhoba Diataré fait du développement de son pays, une  » question personnelle « . En général, cela passe par la famille, puis par la communauté, avant de profiter à la nation tout entière. Mais entre le primat de la famille ( » une réalité sénégalaise « ) et celui du pays, Yankhoba a pourtant choisi :  » le pays. Sinon je serais déjà allé en France pour me tailler un autre destin « .