« White Material » : les derniers feux d’une domination blanche

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Une femme blanche qui refuse de renoncer à sa dernière récolte de café dans un pays en proie à une guerre civile en Afrique. Son désir prime sur le sort des Africains qui l’entourent. Fidèle à elle-même, Claire Denis livre ce mercredi White Material, une juste peinture d’un des visages de l’expatriation française. Entretien.

White_Material.jpgLa guerre civile n’empêchera pas Maria Vial (Isabelle Huppert), propriétaire d’une exploitation de café, de faire une ultime récolte. Peu importe que ses employés africains fuient les combats, que son mari tente de lui faire entendre raison. Tout est encore possible pour celle qui estime qu’être Blanche dans ce bled est synonyme d’invincibilité. Claire Denis aime filmer la vie de ses héros au ralenti. Et, peut-être que pour une fois, cela sert véritablement une œuvre dont elle a écrit le scénario avec l’écrivaine Marie N’Diaye. Ses longs plans, où la caméra semble se balader dans le vide, font écho au brouillard qui noie l’esprit de la Française. Un rôle sur mesure pour Isabelle Huppert. Empêtrée dans ses convictions et en toute bonne foi, elle est devenue insensible à la souffrance d’une terre, au-delà de son lopin, qu’elle considère pourtant comme la sienne, et de ceux qui l’habitent. Les déboires de Maria Vial illustrent la déconfiture de bon nombre de ses compatriotes qui pensent avoir beaucoup fait, sans jamais vraiment donner l’essentiel à leurs hôtes. Un soupçon d’humanité.

Afrik.com : A l’ origine de White Material, peut-on dire qu’il y a eu le livre de Doris Lessing, Vaincue par la brousse qui a marqué Isabelle Huppert avec qui vous partagiez l’envie de faire un film ensemble ?

Claire Denis : C’est un livre que je connaissais depuis longtemps. Je l’avais en tête à l’époque de Chocolat (son premier long métrage qui date de 1988). Mais quand Isabelle Huppert m’en a reparlé, il n’était pas question de faire un film dont l’action se déroule dans les années 30 en Afrique du Sud, traitant d’un problème si lointain aujourd’hui. Par contre, je lui ai proposé de raconter une histoire plus contemporaine. Dans le journal télévisé, je voyais l’armée française qui évacuait des expatriés de Côte d’Ivoire… J’avais vu la scène de l’hélicoptère avec des blancs qui refusaient de partir. Je suis partie de là et j’en ai parlé au producteur qui a contacté Marie N’Diaye pour savoir si elle voulait écrire le scénario avec moi. Bien qu’elle ne l’ai jamais fait, l’expérience a été très joyeuse et on aimerait retravailler ensemble.

Afrik.com : Il semble que c’est très tendance dans le cinéma de travailler avec des écrivains. C’est pour ne pas avoir à les adapter plus tard. La démarche est-elle différente ?

Claire Denis : Pour cette histoire, j’ai pensé à Marie mais pas pour cette raison là. Je pensais qu’on allait bien s’entendre sur ce projet parce que nous avions déjà eu d’autres tentations.

Afrik.com : Cela a-t-il modifié vos habitudes d’écriture ?

Claire Denis : Oui. J’ai toujours travaillé avec la même personne et Marie à l’habitude d’écrire seule. Je suis allée vivre en Gironde, là où elle habitait à l’époque. Pour écrire à deux, il faut se mettre dans un certain état quand on en pas la pratique. Et puis, nous sommes allés ensemble au Ghana pour visiter une plantation de café, où j’avais pensé tourner dans un premier temps, parce que nous avions besoin de voir. Cela nous a permis de matérialiser le scénario et surtout je me suis rendue compte qu’il ne serait pas possible de faire un film dans cette plantation en voie d’extinction.

Afrik.com : Qu’est-ce qui vous touche chez Isabelle Huppert, votre héroïne ?

Claire Denis : C’est difficile de décrire ce qui touche chez Isabelle Huppert. Je la connais depuis près de 30 ans. C’est une très bonne actrice. Au théâtre comme au cinéma, elle ne travaille pas dans la douleur. Elle a une façon joyeuse, où plutôt joueuse d’être actrice qui me fascine. Je ne m’imaginais travailler avec elle que si j’avais un bon projet. Et puis Isabelle m’a fait remarquer que si nous attendions trop, nous ne ferions rien.

Afrik.com : Le personnage de Maria, qu’elle interprète, est-il en déphasage avec son époque ou vit-il tout simplement dans le déni ?

Claire Denis : Elle est juste un peu désynchronisée par rapport à ce qui lui arrive. Au fond, elle sait bien. Simplement, elle n’a pas envie de tout perdre. Plus qu’un attachement matériel, c’est un attachement à une récolte que l’on retrouve chez les gens qui cultivent la terre. Elle croit qu’avec de la volonté, on peut s’accommoder de tout. Et que ce n’est justement pas le moment de fuir. Elle pense s’être fondue dans le paysage, que les traces de la colonisation n’ont aucune prise sur elle. Maria ne prend pas conscience de son aveuglément, mais elle finira par s’en apercevoir .

Afrik.com : Cette posture fait incontestablement de Maria un visage du colonialisme…

Claire Denis : Colonialisme, c’est un vieux mot… Il faudrait en trouver un autre parce qu’il se rapporte à des gens qui pensent que ce terme renvoie à une époque lointaine. Ils se disent : « Nous, on n’est pas comme ça ». C’est une façon de dire que le passé est le passé alors qu’il laisse des traces. En considérant que rien ne lui arrivera à elle, Maria se remet dans une position dominante. Elle continue d’agir en patronne alors qu’elle devraient comprendre la peur de ces ouvriers qui s’en vont de la plantation.

Afrik.com : A l’image de beaucoup d’Européens en Afrique. Paradoxalement, ce sont ceux qui y ont vécu le plus qui sont finalement les plus indifférents. Comment l’expliquez-vous ?

Claire Denis : Je ne l’explique pas…. Certains savent néanmoins au fond d’eux, que même si les années passent, que leurs plantations ne rapportent plus grand-chose, ils restent à leurs propres yeux privilégiés et que revenir en France, ce serait la déconfiture. Je me suis imaginée ce que Maria ferait de retour en France. Avec Marie, on la voyait bien travailler comme caissière dans un supermarché. Elle rêverait alors de sa majesté passée.

Afrik.com : Quel est votre rapport à l’Afrique, vous qui avez grandi dans un Cameroun colonisé ?

Claire Denis : Je n’y pense jamais. Ce sont des morceaux entiers de mon enfance, de ma vie de jeune adulte, c’est mon premier film, des amis que j’ai toujours. Grâce à cette enfance passée, loin de la France, dans certains pays africains, j’ai une vision plus large du monde. Je savais très bien que je n’étais pas Africaine, que l’indépendance était imminente. D’en entendre parler, c’était le signe de l’ouverture d’un nouvel horizon. Je sens aujourd’hui le monde plus fermé. A l’époque, je voyais le monde changer, qu’il était en devenir. Je ne me rendais pas compte, par exemple, de la contrainte que représenterait l’économie. Finalement, je ne connais pas mon rapport à l’Afrique.

Afrik.com : Les intuitions de votre enfance se confirment-elles ?

Claire Denis : Ça bouge, mais pas par les chemins que je croyais. Quelqu’un m’a dit, il n’y a pas très longtemps, que l’Afrique est le continent de demain. C’est un peu naïf de l’affirmer en ces termes. Cependant, de nouveau, l’horizon s’ouvre. Il y aura encore des Jos (ville où se sont déroulés des affrontements inter-communautaires au Nigeria, ndlr), c’est près de là où nous avons tourné (au Cameroun, ndlr), ces points douloureux qui pètent et qui font des morts… La crise économique va modifier les rapports de force et les pays africains seront moins piégés qu’auparavant. Peut-être que le FMI va changer d’approche également…

Afrik.com : Isabelle Huppert dit qu’elle aime les réalisateurs, comme vous, qui ont une maison intérieure dans laquelle on peut faire évoluer des personnages. Quand bien même on ne partagerait pas la vision que vous avez du monde noir et de l’Afrique, regarder un film de Claire Denis, c’est pénétrer un univers. Comment décririez-vous votre maison intérieure ?

Claire Denis : C’est une forme de conviction, car c’est difficile de décrire sa propre vision. Isabelle a dû le sentir. Ce n’est pas que je vois l’Afrique de telle ou telle manière. Il s’agit plutôt de ma perception des rapports humains. Je fais plus confiance à la nécessité des sensations pour faire exister les choses. Evidemment, cela crée un poids sur le film… Et puis, il faut mettre les acteurs dans une maison où ils n’aient pas à se préoccuper des fuites d’eau.

Afrik.com : C’est la première fois que vous collaborez avec Isabelle Huppert, mais vous êtes plutôt fidèle à vos acteurs. On retrouve Isaach de Bankolé dans la peau d’un chef rebelle sur la fin. Il jouait dans Chocolat. Vous êtes tout aussi attachée à Grégoire Colin, Alex Descas, à quoi tient cette fidélité ?

Claire Denis : Avec Isaach de Bankolé, il y a eu aussi S’en fout la mort (1990). Au moment de Chocolat, il a été le plus vaillant des compagnons. A l’instar d’Isabelle sur White Material. C’est quelqu’un qui a généré beaucoup d’énergie et cela a été un énorme cadeau pour moi. Grégoire Colin, je l’ai connu adolescent, je le vois pousser et je l’aime beaucoup. Alex, c’était l’ami d’Isaach. C’est un compagnon de route, un très bon comédien. Je souffre parfois de ne pas le voir travailler plus. Mais bon, c’est la France…

Afrik.com : Vos films parlent de l’Afrique, vous faites jouer des comédiens noirs. Vous êtes l’une des rares cinéastes françaises, sinon la seule, dont l’œuvre est autant imprégnée par le monde noir. Vous êtes une sorte d’ambassadrice de « la diversité » dans le cinéma français ?

Claire Denis : Je n’aime pas ce mot. Je le trouve ignoble. Il y a encore en France des gens qui ne savent pas faire la différence entre un Africain et un Antillais. Je le disais il n’y a pas si longtemps à Lilian Thuram. « Vous avez appris quoi à l’école, quelles leçons d’histoire ? » ai-je demandé une fois à quelqu’un ?

Afrik.com : Dans votre précédent film 35 Rhums, vous dépeignez une relation père – fille. Dans White Material, c’est l’inverse. En quoi ces rapports vous interpellent-ils ?

Claire Denis : Il y a une grande différence entre les deux. Maria parle en réalité à son fils sans le voir. Comme certaines mères, quand leur petit garçon devienne grand, elles sont alors victimes d’un grand aveuglément au moment qui s’y prête le moins. Et elle finit pas être dépassée par les évènements.

Afrik.com : Les rapports que Maria entretient avec son fils ne sont-ils pas finalement une métaphore de sa relation avec l’Afrique ?

Claire Denis : Sauf que Marie et moi, nous n’avons pas la tête aux métaphores. Mais au final, on pourrait le dire.

Afrik.com : Quand on regarde White Material, il est difficile de ne pas en avoir une interprétation politique qui tient au contexte actuel : cinquantenaire des indépendances africaines, débat sur l’identité nationale. Votre propos n’est pas forcément politique. Que vouliez-vous dire en faisant ce film ?

Claire Denis : Il y a eu une coïncidence. Je ne pensais pas au moment où nous travaillions sur le film que la notion d’identité arriverait sur un plateau comme ça. Néanmoins, Marie et moi, nous nous demandions si cette femme ne se considérait pas comme autorisée à ne pas s’interroger sur son droit à disposer d’un lopin de terre là-bas, tout simplement parce qu’elle travaille dur. Maria ne voit pas qu’elle a un faciès, qu’on pourrait la condamner, elle aussi, pour délit de faciès. Elle estime qu’elle peut être à sa place partout. Et bizarrement, à ce moment-là, on s’aperçoit qu’on vit dans un pays, la France, où ne plus être Blanc pose problème.

White Material de Claire Denis

Avec Isabelle Huppert

Durée : 01h42min

Sortie française : 24 mars 2010