Voix arabo-musulmanes

Depuis 1981 et la libéralisation de la bande FM en France, les radios communautaires ont fleuri. Après plus de 20 ans d’existence, qu’en est-il des radios arabo-musulmanes ? Ont-elles réussi à toucher leur cible et à s’intégrer dans le paysage radiophonique ? Voici quelques éléments de réponse.

1981, la bande FM est libéralisée en France. Résultat : l’essor de nombreuses radios associatives communautaires, dont plusieurs à destination des populations d’origine arabo-musulmanes. Il en existe onze en France. En Ile de France, la première d’entre elles en audience cumulée, selon les chiffres fournis par Médiamétrie, est Radio Orient, créée en 1982 (23,6% d’audience cumulée). Elle est suivie par Beur FM et Radio Méditerranée, qui appartient au Franco-tunisien Tawfik Mathlouti, créateur de Mecca-Cola, et partage la fréquence 88,6 MHz avec Radio Soleil, la « première radio historique de la communauté créée en 1981 », explique Abdelmajid Daboussi, son président.

Radio Soleil, contrairement à ses consoeurs, n’est pas une radio commerciale. « Nous avons peu de moyens, pas d’accès aux fréquences en région et les enquêtes Médiamétrie coûtent trop cher ! Nous sommes la dernière radio associative communautaire », regrette Abdelmajid Daboussi. La station, qui s’écoute à Paris, Marseille, Nancy et St-Etienne, compte une dizaine de membres et diffuse des programmes en arabe et en français, un choix effectué depuis son lancement. « Notre radio s’adresse à un public familial. Nous sommes une radio interactive qui permet de libérer la parole des gens. L’auditeur peut réellement s’exprimer, dans la langue qui lui convient. Nous avons souvent des personnes qui pleurent en direct lors d’une crise dans le monde arabe qui les touche. Tout est en direct. »

La guerre des chiffres

Du côté de Radio Orient, en revanche, « nous n’avons pas pris le risque d’ouvrir l’antenne au public sur des sujets sensibles par crainte de dérapages », explique Fouad Naïm, son pdg. Qui indique que Radio Orient est la station « la plus écoutée par la communauté de langue arabe ». Après une enquête de terrain révélant que 90% de ses auditeurs d’origine arabe viennent des pays du Maghreb et que 50% de cette population ne parle plus ou peu l’arabe, la radio prend un virage en 2002, instaurant plus de programmes en français et faisant une plus large place aux animateurs d’origine maghrébine. Avec un succès à la clé : un doublement de l’audience en 2 ans.

« Nous avons 700 000 auditeurs en Ile de France, plus de 2 millions en France, et surtout une durée d’écoute de 2 heures assez remarquable », explique. La radio emploie une trentaine de journalistes à Paris, 25 correspondants, 12 journaux quotidiens en français et en arabe, émet sur 4 fréquences en FM (Paris, Lyon, Bordeaux, Annemasse) et par satellite. « Nous avons une gamme très large d’auditeurs : des intellectuels comme des gens à l’instruction faible. » Beur FM quant à elle possède 30 salariés et annonce un chiffre d’affaires de 3 millions d’euros, dû en grande partie aux annonceurs de la communauté. C’est « une radio thématique à vocation généraliste. Une radio francophone pour les 16-59 ans », explique Nacer Kettane, son pdg. Beur FM possède 11 fréquences en FM et c’est le « premier réseau communautaire de France », selon son directeur qui annonce une côte de notoriété de 47%.

Contre le conditionnement de la pensée

Ces radios communautaires connaissent des fortunes diverses, au sens propre comme au sens figuré, mais elles sont aujourd’hui fortement ancrées dans le paysage radiophonique français et revendiquent un rôle social et intellectuel à destination de leurs auditeurs. « Notre existence est le fait d’une longue histoire », note Nacer Kettane. « On a arraché nos fréquences et nous rencontrons encore des problèmes. Beaucoup de gens au pouvoir souhaiteraient que nous n’existions pas. Nous sommes constamment instrumentalisés. Les deux ans qui vont venir vont être difficiles, il va y avoir un durcissement à l’encontre des communautés arabo-musulmanes et l’islam va être instrumentalisé à droite comme à gauche. Nous sommes des républicains français. Nos radios permettent d’affirmer qui nous sommes et ne pas conditionner notre pensée. »

De fait, le principal enjeu de ces stations sont d’arriver à concilier la représentation des communautés arabo-musulmanes sans se déconnecter de l’actualité et de la réalité françaises. « Nous ne devons pas être un instrument d’isolement qui renforcerait l’effet ghetto. Radio Orient possède 64,2% d’auditeurs d’origine arabe naturalisés et 34,8% de Français de souche. Nous sommes ouverts à tous ceux que le monde arabe intéresse », précise Fouad Naïm. Nacer Kettane insiste : « Nous sommes des espaces de liberté, nous ne serons pas trop à nous serrer les coudes. Nous incarnons la République, la démocratie, les droits de l’Homme. Il faut se tourner vers les gens en situation de précarité, de douleur économique et sociale, comme les clandestins, les écouter, parler d’eux. »

Rôle social

Une volonté que l’on retrouve aussi à Radio Soleil : « Parfois, on devient des assistantes sociales ! » explique Abdelmajid Daboussi. « Nos émissions juridiques du mardi soir connaissent un très grand succès. Les gens ont besoin d’assistance. Nous avons un rôle sociale et intellectuel, en ne parlant pas de des grands spectacles mais aussi des fêtes de quartier. »
Ces radios peuvent aussi jouer un rôle pédagogique. « Nous souhaitons éduquer le public. Par exemple, en ce qui concerne l’antisémitisme, nous expliquons les choses clairement et nous ne tolérons pas les insultes à l’antenne », explique de président de Radio Soleil.

Chez Beur FM, « on essaie d’intervenir dans le pouvoir de la pensée et le choix des mots utilisés dans nos émissions est important », tandis que Radio Orient a pour ambition de « participer à l’éveil politique » de ses auditeurs. Face à cela, quels sont leurs rapports avec les gouvernements, qu’ils soient français ou maghrébins ? Comme Fouad Naïm, Nacer Kettane affirme que sa radio s’auto-finance par la publicité et ne subit « aucune dépendance d’un pays étranger ». « Nous sommes une radio indépendante ce qui ne veut pas dire que nous sommes neutres. Nous donnons la parole aux officiels et aux opposants. Il faut que la contradiction soit la chose la mieux partagée. Côté français, les événements internationaux conditionnent la réflexion des politiques. Je pense qu’il n’y aurait jamais eu une loi sur le voile sans le 11 septembre. Malgré une crise d’identité dans les pays européens et un repli sur soi dont les communautés arabes sont les premières victimes, avec une recrudescence des crimes anti-maghrébins, de dégradations de mosquées, de discriminations à l’emploi ou au logement, l’intégration sociale, économique et politique existe. » Même son de cloche chez Abdelmajid Daboussi : « C’est un mouvement irréversible : à tous les niveaux de la politique, vous allez trouver des gens issus de l’immigration. Nous donnons la parole à ceux qui ont réussi. Ce sont des références. »

La pub des marabouts

Malgré ce bilan plutôt positif, restent des faiblesses. Les publicités pour les charlatans ordinaires que sont les voyantes et les marabouts sont légion sur Radio Soleil et Beur FM, la première radio à avoir passé leurs annonces sur les ondes. Nacer Kettane se défend : « La voyance est un élément commercial que l’on retrouve partout sous forme d’horoscopes. Comme le tiercé ou les jeux de hasard, elle fait rêver. On demande aux voyants de ne pas toucher à la religion et à la santé. Avant, ces pubs représentaient 40% de notre chiffre d’affaires, et sont passées à 4%. On essaie de les éliminer peu à peu. Certains annonceurs ne viennent pas vers nous à cause d’elles mais on est obligés d’en passer par là pour s’en sortir financièrement. »

Autre reproche : les prêches diffusés sur Radio Orient et qui ont pu par le passé être un peu trop « virulents ». « Les prêches du vendredi retransmis en direct de la Mecque sont une demande constante de nos auditeurs, pour les autres, nous faisons aujourd’hui très attention. Et en ce qui concerne nos émissions sur l’islam, elles sont réalisées et présentées par de grands intellectuels qui sont tout sauf fanatiques », explique Fouad Naïm. Les trois responsables de radio s’accordent à dire que les Arabo-musulmans de France représentent un auditoire volatile, zappant d’une station à l’autre. Un argument pour les pousser à faire toujours mieux.

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