Violences en Guadeloupe : Elie Domota s’exprime

Cette semaine, la grève générale entamée le mois dernier en Guadeloupe a pris une tournure dramatique. Chaque nuit, des groupes de jeunes érigent des barricades et affrontent les forces de l’ordre. Lundi, des manifestants ont été passés à tabac par des CRS. Et un syndicaliste, Jacques Bino, a été tué par un tir provenant d’un barrage, mardi soir. Pendant ce temps, les négociations entre le LKP (Liyannaj kont pwofitasyon : Collectif contre l’exploitation outrancière), le patronat et l’Etat français sont au point mort. Elie Domota, porte-parole du LKP, livre à Afrik.com son point de vue sur les événements.

La grève générale contre la vie chère qui sévit en Guadeloupe depuis le 20 janvier avait commencé dans le calme, le LKP veillant à ce que les nombreuses marches organisées dans l’île se déroulent sans incident. Depuis le 8 février, les négociations entre les grévistes, le patronat et l’Etat sont suspendues. Le LKP reproche au secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, Yves Jégo, d’être revenu sur les accords qu’il avait entérinés – et en particulier sur celui concernant une augmentation de 200 euros sur les bas salaires. Lundi, le LKP a décidé de franchir une étape dans la contestation en érigeant des barrages routiers. Parallèlement, des groupes de jeunes incontrôlés affrontent sporadiquement les forces de l’ordre. Après qu’un syndicaliste a été tué par balles, hier soir, aux abords d’une barricade érigée par l’une de ces bandes de jeunes, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie a décidé l’envoi de quatre escadrons de gendarmerie supplémentaires sur l’île. Jeudi, Nicolas Sarkozy reçoit les parlementaires et présidents de collectivités locales de l’Outre-mer afin d’élaborer une sortie de crise. La protestation s’est étendue à la Martinique, la Réunion et la Guyane. En Guadeloupe, Elie Domota, secrétaire général du syndicat indépendantiste UGTG et porte-parole du LKP, est la figure emblématique du mouvement. Ce fils de charpentier de 42 ans, directeur adjoint de l’ANPE, est engagé depuis de nombreuses années dans le combat syndical et observe avec gravité la tournure que prennent les événements.

Afrik.com : Depuis lundi, les scènes de violence se multiplient en Guadeloupe. Et hier soir, un syndicaliste a trouvé la mort à Pointe-à-Pitre. Quelle est votre réaction face à ces événements ?

Elie Domota :
J’éprouve d’abord de la tristesse, et beaucoup de colère. Car cela fait un mois que les Guadeloupéens sont dans la rue. Ni le patronat ni l’Etat n’ont réagi. Et maintenant qu’un homme a perdu la vie, les ministères de l’Intérieur et de l’Outre-mer essaient de réagir. Dans un autre département français, une solution aurait déjà été trouvée. Mais dans ce petit pays des DOM qu’est la Guadeloupe, il faut attendre que le sang coule pour que le gouvernement bouge.

Afrik.com : Jeudi, Nicolas Sarkozy reçoit les élus de l’Outre-mer à l’Elysée. Qu’espérez-vous de cette rencontre ?

Elie Domota :
Cette rencontre m’inspire le même sentiment de colère. Il a fallu attendre 30 jours et un mort pour que ça bouge ! Ils vont nous trouver de belles formules pour expliquer la situation, alors qu’il y a deux semaines nous avions trouvé un accord avec Yves Jégo. On nous ballade depuis un mois, donc maintenant on attend de voir ce qu’ils vont dire…

Afrik.com : Jusqu’à la semaine dernière, le LKP a manifesté en organisant des marches pacifiques. Pourquoi avez-vous décidé, cette semaine, de passer un cran au-dessus en installant des barrages routiers ? N’y avait-il pas d’autre solution que l’épreuve de force ?

Elie Domota :
Un mois de marche, ça ne s’est jamais vu. 100 000 personnes sont descendues dans les rues, le quart de la population guadeloupéenne. Mais puisque personne ne nous écoutait, nous avons décidé de barrer les rues. Alors, les manifestants ont été tabassés par les forces de l’ordre à coups de matraques et de « sales nègres, on va vous casser la gueule ». C’est là que ça a mal tourné. La violence qui sévit depuis deux jours s’explique aussi par le mépris dont a fait preuve l’Etat. On avait trouvé un accord avec Yves Jégo, le 8 février, qui prévoyait un règlement du conflit entre les syndicats et les patrons avec la participation de l’Etat. Brusquement, M. Jégo est parti et il est revenu sur sa décision. Tout cela prouve que l’Etat français n’en a rien à foutre de la Guadeloupe.

Afrik.com : Jeudi dernier, vous avez déclaré que « si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen, il y aura des morts. » Cette déclaration a été interprétée comme une menace par certains, d’autant plus que l’UGTG, le syndicat dont vous êtes le secrétaire général, est souvent pointé du doigt pour la brutalité de ses méthodes.

Elie Domota :
Il faut replacer cette citation dans son contexte. Les patrons ont monté une milice pour tuer les syndicalistes. L’un d’entre eux a fait une annonce sur un média local dans laquelle il disait qu’il y avait un contrat sur ma tête et sur celle de Nomertin. Quant à l’UGTG, il vient de gagner les élections (prudhommales, ndlr) avec 52% des voix, il est très apprécié des travailleurs guadeloupéens. Donc nous savons bien d’où viennent ces commentaires… Ces derniers jours, on a déjà lancé beaucoup d’appels au calme, et nous avons toujours manifesté dans le calme. Mais l’Etat nous a trompés. L’Etat a refusé de respecter ses engagements. C’est pour ça que nous en sommes arrivés là.

Afrik.com : Est-ce qu’au delà des revendications sur la vie chère le LKP réfléchit à l’avenir politique et statutaire de la Guadeloupe ?

Elie Domota :
Pour l’instant, on travaille sur la situation sociale et la question des salaires. La situation actuelle est catastrophique. Il ne faut pas croire que juste un changement statutaire va changer les choses. Quoiqu’il en soit, ce sont les Guadeloupéens qui décideront des voies à suivre pour leur avenir.

Afrik.com : Une question personnelle pour conclure. Vous avez réussi socialement. Vous êtes directeur adjoint de l’ANPE. Pourquoi vous êtes-vous engagé avec le LKP dans ce combat contre « l’exploitation outrancière » ?

Elie Domota :
Pour aider ceux qui n’ont pas de travail. Je sais d’où je viens. Et ceux qui sont comme moi ont peu de chances d’accéder à de hautes fonctions. Dans ce petit pays, quand on consulte les organigrammes, on se rend compte que c’est presqu’impossible. Donc il est nécessaire que les Guadeloupéens soient un peu plus propriétaires et un peu moins locataires dans leur pays.

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