Viktor Bout, « marchand de mort » de l’Afrique, interpellé en Thaïlande

Le plus célèbre trafiquant d’armes de la planète a été arrêté jeudi à Bangkok, piégé par des officiers de l’agence anti-drogue américaine. Longtemps considéré comme intouchable, Viktor Anatolievitch Bout n’est pas tombé pour ses ventes d’armes illégales à la Sierra Leone, à la RDC ou à l’Angola, mais pour celles aux Forces armées révolutionnaires de Colombie.

Le parcours de Viktor Bout, considéré comme le plus grand trafiquant d’armes de la planète, un jour qualifié par un ministre britannique de « Bill Gates du trafic », a pris fin jeudi matin dans un hôtel de Bangkok, en Thaïlande. L’ancien officier de l’armée de l’air soviétique, âgé de 41 ans, venait boucler une transaction avec de supposés représentants des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), portant sur des missiles sol-air et des lances roquettes, qui se trouvaient en réalité être des officiers de l’agence anti-drogue américaine (DEA). L’opération avait été montée depuis plusieurs mois en collaboration avec la Roumanie, le Danemark et les Antilles néerlandaises, selon les autorités américaines.

Les Etats-Unis sont les seuls à avoir, à cette heure, demandé officiellement son extradition, même si le détenu, également soupçonné dans des affaires de trafic de drogue et de diamants, intéresse d’autres pays. Le parquet du district sud de New York l’a inculpé pour « complot en vue de procurer du soutien matériel à une organisation terroriste », les FARC étant considérés comme telles depuis 1997 par Washington.

Business is business

Depuis quinze ans, les spécialistes du trafic d’armes lui attribuent la vente de matériel aux quatre coins de la planète. Mais c’est son commerce illicite sur le continent africain, pour des pays placés sous embargo sur la vente d’armes par l’ONU, qui ont fait le plus parler de lui. Angola, Sierra Leone, République démocratique du Congo… Bout, dont la vie a inspiré un livre – Le marchand de mort – et un film – Lord of War – aurait déversé des armes sur les terrains de guerre les plus atroces et les plus longs d’Afrique. Ces trafics, il les aurait réalisé grâce à plusieurs compagnies aériennes, dont Air Cess, basée à Sharjah, aux Emirats arabes unis.

En businessman sans scrupule, il aurait alternativement offert ses services à l’UNITA, le mouvement rebelle angolais dirigé par Jonas Savimbi, puis à l’armée régulière angolaise. Dans ce même pays, l’ONU aurait dénoncé l’acheminement par l’une de ses compagnies aériennes de mines anti-personnelles, avant que la même société ne transporte en février 2003 de l’équipement de déminage pour l’ONG britannique Halo Trust, selon le journaliste d’investigation Alain Astaud.

Des trafiquants encadrés… voire protégés

Ses avions, une cinquantaine selon les sources, auraient également livré du matériel à l’armée américaine en Irak ou en Afghanistan, de même qu’ils auraient transporté des soldats français lors de l’Opération Turquoise, en 1994, au Rwanda… Bout aurait même aidé l’ONU à acheminer des Casques-bleus au Timor-Oriental.

Il était recherché par Interpol depuis plusieurs années, mais de nombreuses enquêtes journalistiques mettent en avant la protection dont les plus grands trafiquants bénéficient aux sommets des Etats. Leurs trafics aux montages obscurs sont suivis de près par les services secrets, qui iraient parfois jusqu’à les instrumentaliser, selon Laurent Léger, auteur en 2006 de Trafics d’armes, enquête sur les marchands de mort (Flammarion). Alors pourquoi avoir mis fin, aujourd’hui, à l’odyssée de Bout ?

La police thaïlandaise a déjà fait savoir que « si le procureur général [de Thaïlande] présente l’affaire devant un tribunal, [Viktor Bout] sera mis en prison » ici. Mais s’il « estime qu’il n’y a pas assez d’éléments pour le traduire en justice en Thaïlande », alors la DEA « pourrait ramener Viktor Bout aux Etats-Unis ».