victimes anonymes

Encore un clandestin marocain retrouvé noyé hier, son corps échoué sur une plage espagnole. Cinquante-huit Asiatiques morts étouffés dans un camion, dans le port anglais de Douvres. Et combien d’Africains, de Latino-américains, d’Hindous, de pauvres du monde entier dont on ne retrouvera jamais les corps ? Combien jetés à la mer par des  » passeurs  » monstrueux ? Combien de vies effacées sans mémoire ni sépulture, combien de coeurs gonflés d’espoir, partis sans laisser d’adresse et jamais arrivés à aucune ? Combien encore ?

Tant que le Nord passera, à tort ou à raison, pour la terre des possibles, des hommes et des femmes du Sud tenteront de le rejoindre. Tous les lents efforts du développement n’empêcheront pas un père désespéré de vouloir nourrir sa famille, ni des paysans sans terre de refuser les bidonvilles de Lagos, de Calcutta ou de Mexico.

Et même si le Nord veut refuser finalement leur présence, au moins devra-t-il cesser de se voiler les yeux sur leur existence ; cesser de ne traiter en citoyens que les survivants de ces tragiques odyssées.

L’Europe des Quinze se dotera, dans deux ans, d’une législation commune régissant, depuis Bruxelles, les questions relatives à l’immigration. On peut espérer qu’ainsi dépassionné, le débat gagnera en dignité. On acceptera enfin, peut-être, de regarder ces humains sans adresse qui, parce qu’ils fuient leur misère, ne méritent pas qu’on les laisse mourir.