Vente aux enchères de Lyon : six lettres faisant allusion à l’esclavage non présentées

Six lettres faisant allusion à l’esclavage n’ont pas été vendues aux enchères, mercredi à Lyon (France), et ont donc été rendues à leur propriétaire. La polémique suscitée par cette vente, qui ne concernait pas que des manuscrits ayant un lien avec la traite, est à l’origine du retrait des documents historiques. Le commissaire-priseur et certaines associations regrettent l’ampleur d’une affaire qui ne devait pas en être une et dénoncent des manipulations.

Certains documents faisant allusion à l’esclavage ont été retirés, mercredi, de la vente aux enchères de Lyon (Sud-Est), où quelque 4 500 manuscrits devaient être présentés. En effet, six lettres du XVIIIe siècle « traitant peu ou proue de l’esclavage », mais où « les termes ‘négrier’, ‘traite’ ou ‘esclave’ » apparaissaient, n’ont « pas été présentés à la vente », annonce Jean Chenu, commissaire-priseur de cette vente. Il explique avoir pris cette décision pour mettre fin à la polémique qu’il y avait autour de ces enchères. Les associations de la communauté noire la contestaient car elles voulaient notamment obtenir la garantie que les archives seraient toutes préemptées par l’Etat. Les documents non présentés ont été retournés à leur propriétaire et leur sort dépend de son bon vouloir. Cette affaire laisse un goût amer à Jean Chenu et à certaines associations, qui dénoncent des manipulations.

Les associations voulaient que l’Etat préempte tous les documents

Interrogé mercredi peu avant les enchères, le ministère de la Culture a souligné que l’Etat ferait jouer son droit de préemption sur « un certain nombre de pièces majeures et capitales pour l’étude de cette période ». « Les plus belles iront dans des collections publiques. Nous étions au courant de cette vente depuis plusieurs mois et nous avons donc envoyé des experts, qui ont jugé de l’importance des documents. Ceux que nous avons retenus restent secrets pour ne pas fausser les enchères », avait-il ajouté.

« Une certain nombre de pièces ». Pour plusieurs associations, pour la plupart africaines, antillaises, réunionnaises et guyanaises, c’est là où le bât blessait. Elles souhaitaient notamment que toutes les archives soient préemptées pour assurer que toutes soient accessibles au public. Et notamment à leurs enfants, puisque, soulignent-elles, les livres d’histoire relatent très peu cette période. Mais, d’après Jean Ajasse, l’expert qui a travaillé sur ces enchères, les lettres n’auraient rien apporté de très important à l’histoire de l’esclavage : « Les lots retirés contenaient presque exclusivement des informations sur l’économie de la Mayenne et le lien avec l’esclavage ne se faisait que par analogie ».

Mais pour les associations, qui craignaient le pire pour les documents qu’ils jugeaient essentiels, ont manifesté mercredi matin et après-midi, soutenus par de nombreux présidents associatifs et certaines personnalités, pour obtenir satisfaction. Interrogé par l’Agence France Presse (AFP), Me Philippe Missamou, avocat du collectif des filles et fils d’Africains déportés, a expliqué avoir déposé, mercredi, un recours en référé devant le tribunal de grande instance de Lyon pour faire interdire la vente, estimant que les manuscrits, « patrimoine historique du peuple noir (…) étaient frappés de facto de l’inaliénabilité ». Toute cette mobilisation a peut-être causé plus de mal que de bien.

Le commissaire-priseur choisit le retrait de certaines lettres

Les archives retirées risquent en effet d’être perdues. Car, comme Jean Ajasse l’avait expliqué à Afrik.com lundi, les documents non présentés ont été retournés à leur propriétaire et risquent de se retrouver sur « un marché parallèle » ou même être détruits. Jean Chenu ajoute : « Le propriétaire peut contacter l’Etat directement ou encore les représenter pour une autre vente aux enchères. » Mais Alain Ajasse d’assurer que « c’est une perte pour l’Histoire et l’Humanité », d’autant plus qu’« ils (les documents, ndlr) aillaient bien être préemptés par l’Etat ».

Retour sur la non-présentation des documents. Lorsque nous lui avons demandé si le référé en est à l’origine, Jean Chenu répond par la négative car « le référé de l’association sera seulement étudié aujourd’hui (vendredi, ndlr) ». Il assure par ailleurs : « J’avais pris cette décision avant la vente à cause de la polémique. Nous ne sommes pas là pour provoquer. C’est pourquoi je n’ai pas présenté des lettres traitant peu ou proue de l’esclavage, mais où apparaissaient les termes ‘négrier’, ‘traite’ ou ‘esclave’. Ce qui posait à certains un problème. Nous ne sommes pas là pour faire de l’argent sur l’esclavage ou sur n’importe quel autre thème. Le propriétaire qui a apporté ces archives voulait juste s’en débarrasser, il n’était pas du tout dans cet état d’esprit. Si nous avions su que les choses allaient tourner de cette façon, nous aurions pris les devants. Je l’ai déjà fait auparavant : on m’avait proposé des affiches sur l’antisémitisme, que j’ai refusée, sachant que cela allait poser un problème. »

Un responsable de l’antenne lyonnaise du Collectif des Antillais, Guyanais, et Réunionnais, qui a pris part à la manifestation, estime quant à lui qu’il est difficile de savoir ce qui a motivé la non présentation des lots. « Les juges de Lyon auraient, d’après une association parisienne qui a fait un référé à son attention, décidé mercredi après-midi d’annuler la vente. Environ une demi-heure avant le début de la vente, le commissaire-priseur en aurait été informé par huissier. Mais nous ne savions pas si cette information était une intox (il y en a tellement dans cette affaire…) car, à l’annonce d’ouverture, le commissaire-priseur a déclaré que des lots avaient été retirés de la vente, mais sans dire lesquels et pourquoi. Il aurait dû mentionner les causes du retrait pour plus de clarté », indique Emmanuel Charles, qui a assisté aux enchères. Jean Chenu répond de son côté qu’il n’a « pas eu à donner les raisons de ce choix car elles étaient évidentes de par la polémique ».

Trop de tapage médiatique

Toute cette affaire laisse pour certains un goût d’incompréhension et de colère. Jean Chenu a confié, d’après les propos recueillis par l’AFP, que « la vente de documents évoquant l’esclavage, parfois de manière plus directe, arrive souvent à Paris, à Nantes ou à Bordeaux, sans susciter la même polémique ». Et de nous expliquer que « l’article tendancieux d’un journal (Le Monde, ndlr) qui laissait entendre que toutes les enchères concernait l’esclavage. Les autres ont suivi, car les journalistes ont toujours besoin de sensationnel. Du coup, le message qu’on compris les associations est que ‘Me Jean Chenu faisait une vente sue l’esclavage’. Ce qui n’était pas du tout le cas. Mais ils n’en avaient pas conscience ». Jean Ajasse incrimine aussi les médias et ajoute à sa lite certaines personnalités politiques, comme le « maire de Lyon qui a averti les journalistes de cette vente » ou le « maire de Paris qui n’avait pas à s’exprimer sur le sujet ». Emmanuel Charles estime aussi qu’il y a eu un battage excessif. « Une loi, votée en mai 2001, reconnaît que l’esclavage est un crime contre l’Humanité. Et en conséquence, tous les documents qui y sont relatifs doivent être reversés à l’Etat ou aux archives nationales », souligne-t-il. Mais il pointe aussi du doigt, entre autres, l’expert et le commissaire-priseur. Il soupçonne d’ailleurs ce dernier d’entretenir des zones d’ombres sur cette affaire ».

Malgré ce climat de tension, Alain Ajasse assure qu’un responsable du comité de coordination des associations s’est excusé pour les « menaces personnelles » qu’il a reçu et souligne que les « e-mails d’insultes, d’insanités et de menaces » font l’objet d’une enquête. Il explique aussi que ce même responsable s’est excusé officiellement de cette « perte » d’archives, qui ne concernaient la traite que « par analogie ». « Certains ont reconnu et compris, en se penchant sur les documents, qu’ils avaient fait une erreur ». Toutefois, pour Emmanuel Charles, il est quasiment impossible qu’un responsable ait fait des excuses. « Les associations parisiennes et les lyonnaises n’ont pas eu le temps d’étudier dans le détail tous les documents pour savoir à quel point ils étaient en relation avec l’esclavage. Alors la personne qui a présenté ses excuses s’est soit faite passer pour quelqu’un défendant notre cause lors de la manifestation ou les déclarations de l’expert sont destinées à faire de la provocation » juge-t-il.

Pour le reste, il insiste sur le fait qu’il faille attendre « qu’une commission établisse une traçabilité des documents (pour voir ce qu’ils sont devenues, ndlr). Le commissaire-priseur entretient de nombreuses zones d’ombres. A notre niveau, nous n’avons pas d’informations suffisamment précises pour savoir ce qui s’est passé. » La boucle n’est pas encore bouclée.

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