Vague de froid meurtrière au Maroc

Depuis plus d’un mois, une vague de froid exceptionnelle allant jusqu’à -16°C s’abat sur le Maroc et plus particulièrement sur le village retiré d’Anfgou dans la région de Khénifra. Le bilan des victimes est déjà lourd, le froid a fait près d’une trentaine de mort. Face aux mesures tardives prises par le gouvernement, la population locale et les associations expriment leur colère. Selon les derniers bulletins météo, la situation n’est pas prête de s’arranger.

Le petit village d’Anfgou, un douar de la province de Khénifra perdu au milieu des montages du Haut Atlas oriental, à 1600 mètres d’altitude, est depuis près de deux mois victime d’un mal qui, selon le gouvernement marocain, serait dû au froid qui sévit dans la région. Au total, près de 1500 villageois vivent dans cet endroit retiré de la ville, sans hôpitaux, sans centres médicaux, sans pompiers. Leur marginalisation est totale : ils n’ont pas de moyens de communication vers l’extérieur, les téléphones portables ne captent pas et personne ne possède de téléphone fixe. Anfgou est une cible idéale pour cette vague de froid meurtrière qui a fait, 27 victimes dont 25 enfants de 3 à 14 mois et deux mamans de 16 et 17 ans (chiffres arrêtés le lundi 8 janvier 2007).

« Les morts de froids »

Les symptômes sont les mêmes pour tous : fièvre, toux, vomissements, diarrhées…et aucun moyen pour se soigner. Face à une telle situation, et seulement après une aggravation des décès, le ministre de la Santé a dépêché un médecin généraliste sur les lieux. Une mesure très critiquée par les villageois. Selon les habitants d’Anfgou, la prétendue « délégation médicale » a rendu son diagnostic sans même avoir procédé à des prélèvements sanguins ou à des analyses de l’eau qu’ils boivent quotidiennement. Le médecin s’est arrêté à quelques consultations sommaires et à une distribution d’antibiotiques et de sirop, le tout en un laps de temps d’une heure… de quoi attiser la colère des familles de victimes. Les villageois demandent à ce jour que les personnes malades soient évacuées de toute urgence vers l’hôpital provincial de Khénifra afin d’enrayer une éventuelle épidémie mais aussi que le gouverneur de la province décrète un plan d’urgence, qui permettrait de mobiliser les moyens des administrations centrales. Une mesure que ce dernier a refusé, estimant que la situation ne laisse pas craindre de risque d’épidémie. Même Mohamed Cheikh Biadillah, ministre de la Santé, s’est contenté d’affirmer « qu’en cas de besoin, un dispensaire rural serait mis en place ». Aujourd’hui, les villageois refusent d’accepter le diagnostic de la délégation médicale.

L’Etat pointé du doigt

Mercredi 10 janvier, Nabil Benabdellah, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, a affirmé à la sortie du Conseil de gouvernement que « 11 décès ont été enregistrés dans la province de Khénifra, à cause d’une vague exceptionnelle de froid. Évidemment, le bilan risque de s’alourdir dans les jours qui viennent ». Mais voilà, aujourd’hui encore, alors que des victimes continuent de mourir, les officiels s’en tiennent toujours aux données transmises par la délégation médicale et refusent obstinément de les mettre à jour. Le roi se déplace bientôt dans la région et le pays est en pleine année électorale… rien ne doit perturber cette échéance.

Mais les villageois, qui refusent que le gouvernement, qui a longtemps ignoré jusqu’à leur existence, nie aujourd’hui leurs morts, mènent leur combat aux côtés de l’AMDH (Association marocaine des droits humains) de Khénifra. L’AMDH a publié récemment un communiqué afin de réclamer l’ouverture d’une enquête sur les 27 morts d’Anfgou. « Il faut une véritable enquête sur cette grippe aiguë et, pourquoi pas, des autopsies pour définir exactement l’origine de ce mal qui emporte essentiellement les enfants en bas âge », affirme Aziz Akkaoui, secrétaire local de l’AMDH à Khénifra. L’association réclame également à l’Etat, le droit aux personnes malades d’être hospitalisées à temps et exige une véritable implication des autorités sanitaires dans cette région.

La visite d’une commission centrale

Une commission centrale a été dépêchée en début de semaine dernière dans plusieurs localités de la province de Khénifra pour analyser les besoins urgents de la population. Cette délégation comprend des représentants des ministères de l’Equipement et du Transport, de la Santé, de l’Intérieur, des Collectivités locales, ainsi qu’un représentant de la protection civile et une délégation provinciale, présidée par le gouverneur de la province de Khénifra, Ahmed Chouihat. Elle est menée par le gouverneur attaché au ministère de l’Intérieur, Abdelkarim Bezzaa.

Les demandes des habitants des hameaux visités, se résument essentiellement en la construction d’un réseau routier, le raccordement au réseau électrique, la lutte contre les inondations, l’amélioration des prestations dans les domaines de la santé, de l’enseignement et des télécommunications et le rapprochement de l’administration des citoyens.

Sur la base de ces revendications, la commission qui a achevé sa mission jeudi 18 janvier, élaborera tout d’abord un programme d’urgence visant essentiellement au désenclavement des différents villages de la région. Ce programme, qui sera soumis au gouvernement, comporte des actions urgentes et d’autres qui seront réalisées sur les court et moyen termes.
Des mesures ont avant tout été prises pour atténuer les effets de la vague de froid, comme la distribution des aides alimentaires, de couvertures et de vêtements mais aussi la mise en place par Maroc Telecom de relais mobiles dans plusieurs points et le déplacement dans les hameaux des agents de recouvrement de l’Office national de l’électricité pour permettre aux habitants de recharger leurs cartes prépayées du réseau électrique.

NB : En 1980, quelque 80 personnes avaient trouvé la mort en hiver à la suite d’une brusque chute des températures notamment dans les régions montagneuses du Haut et du Moyen Atlas.