V comme Vous

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre en février 2008, sous le titre « Hammam et Beaujolais ».

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

V

Vous

J’aime le vouvoiement en français. Cette forme grammaticale n’existe pas dans la langue arabe, où deux personnes se disent toujours « tu », de la même manière que deux Anglais se disent toujours « vous ».

Cette absence de vouvoiement en arabe, et le fait que l’on tutoie systématiquement un inconnu dans la rue, un client, ou son patron,
en dit long à mon sens sur les relations sociales qui lient les gens les uns aux autres dans la culture arabe. Dire « tu », c’est dire: « nous sommes proches », nous pourrions être amis. Dire « vous », c’est dire: « il y aura toujours une distance entre nous ». Et ces deux formes grammaticales définissent, pour moi, les deux modes de relations entre les gens, – les deux modes de sociabilité, diraient nos sociologues – dans les sociétés arabes et occidentales.

Bien sûr, les formules de politesse existent en arabe, et au Moyen-Orient par exemple, face à quelqu’un avec qui l’on n’est pas « à tu et à toi », à qui l’on veut manifester de la distance ou du respect, on utilisera des formules telles que: « Ta Présence » (hadretak – par exemple à un étranger rencontré à un dîner); « Ta Seigneurie » (syadtak – à un client ou à un patron), ou des titres restés de l’époque ottomane et modernisés tels que « Pacha », par exemple « Pacha ingénieur » (Bash mohandess – par exemple à un chauffeur de bus) ou « Ta Seigneurie le Bey » (syadtak el Bey). (Et je note avec amusement que, même pour exprimer le respect, et même à son Roi, le « tu »est de mise !).

A notre arrivée en France, notre étonnement fut de constater que les gens pouvaient se vouvoyer même lorsqu’ils étaient amis – les enfants, eux, se tutoyaient, ignorant les réserves sociales. Par exemple, dans la société bourgeoise que mes parents fréquentaient, les couples d’amis qui se recevaient, se vouvoyaient les uns les autres, même lorsqu’ils se connaissaient depuis de longues années. C’est ainsi que ma mère, faisant à Rome comme les Romains, dut vouvoyer en retour les voisines d’immeubles, et les amis que mes parents se faisaient. Il n’y avait qu’avec Juliette Pierotti que le tutoiement s’imposa dès le début – mais Juliette Pierotti venait d’Algérie, et le vouvoiement aurait totalement contredit une relation établie, « comme là-bas », sur le mode de la proximité et de l’intimité.

Comment on parle à l’autre exprime le lien que l’on a avec l’autre. Mais ce sens n’est pas le même d’une culture à une autre. En France, tutoyer signifie être familier: « on n’a pas élevé les cochons ensemble », dira un Français envers qui vous vous montrez trop familier. Vouvoyer signifie garder une distance sociale – et ne signifie pas absence de lien, d’affection, ou même d’intimité, puisque nous allions constater qu’il se pratique même, dans certains milieux, par les enfants s’adressant à leurs propres parents!

Dans le monde arabe, tutoyer signifie au contraire: « je te considère comme quelqu’un de ma propre famille ». Oui le tutoiement est familiarité exprimée, mais familiarité comprise dans ce sens-là: je te parle comme mon frère, comme ma soeur. Qui ne signifie pas confiance ou intimité, puisqu’il est pratiqué avec tous, même par un marchand du souk qui veut vous escroquer.

S’adapter à une culture, c’est aussi en adopter les codes sociaux, qui passent d’abord par cette première relation de soi à l’autre: le langage. Et si, après tant d’années, ma mère a d’autres amies que Juliette Pierotti qu’elle tutoie et qui la tutoient familièrement, cela veut dire qu’elle s’est faite de vraies amies ici, autrement dit qu’elle a dépassé le stade de la distance initiale qui signe les relations entre deux inconnus en France, pour entrer dans la phase d’intimité, que signe le tutoiement ici.

Et si mes parents continuent, après trente ans d’amitié, à vouvoyer leurs amis Pierre et Pierrette Dupré, je sais que ça n’est pas signe que l’amitié est moins forte qu’avec d’autres – ce sont même les amis que mes parents voient le plus souvent – mais plutôt qu’ils ont appris qu’ici il peut y avoir amitié sans familiarité, et que la distance que les « vous » échangés signifient est, plutôt que mise à distance, une forme de respect exprimé envers l’autre, la pérennité d’une relation entamée sous le vouvoiement et qui, égale à elle-même, se perpétue.

A mon tour, je pratique le vouvoiement avec des personnes dont je suis très proche, et j’aime cette légère distance que crée ce mode de conversation, justement cet implicite « on n’a pas élevé les cochons ensemble », ce « vous » qui signifie aussi: il y a une entente entre nous, mais il y aura toujours une distance que nous ne franchirons pas, et c’est très bien comme ça. Le « vous » exprime une relation de rôle social à rôle social, quand le « tu » exprime une relation de rôle privé à rôle privé. Et j’aime qu’en France, et en Occident en général, on puisse avoir des relations avec d’autres personnes sur la base de son rôle social, public si l’on veut, sans que cela entraîne nécessairement un lien privé, c’est-à-dire un engagement de toute sa personne. Et c’est cette dissociation vie privée/vie publique, pour moi l’une des plus grandes libertés qu’offre l’Occident, que le vouvoiement en français exprime finalement.

Je pratique ainsi le vouvoiement avec mes anciens professeurs d’université, avec lesquels je suis toujours en relation, j’aime que le « vous » reste de mise entre nous, comme une manière de garder à jamais cette relation originelle maître/élève, j’aime surtout n’avoir jamais été, de par notre différence hiérarchique, quelqu’un que l’on tutoie: dans ce vouvoiement de ces aînés, de ces supérieurs, à moi, je lis une marque extrême de respect mutuel, qui n’empêche pas la connivence intellectuelle.

Je vouvoie également les amis de mes parents, Pierre et Pierrette Dupré, même lorsqu’à 7 heures du soir j’appelle Pierrette pour lui demander la recette du potage à la tomate ou de sa fabuleuse Tarte Tatin, et je l’embrasse aussi bruyamment sur ses deux joues lorsque je la salue que j’embrasse tous mes amis. Et je me dis que si Pierrette avait été notre voisine libanaise à Beyrouth, sans être une amie de la famille, elle me tutoierait quand même aujourd’hui, comme si nous étions amies justement, car « elle m’a connue toute petite » dirait-elle, et ce tutoiement m’agacerait, car il signifierait: tu seras toujours une petite fille pour moi. Le vouvoiement que je reçois de Pierre et Pierrette aujourd’hui, c’est aussi une marque de respect que je reçois, qu’ils manifestent à celle qu’ils ont connue bien petite pourtant.

Je vouvoie ma belle-mère, française, que je tutoierais évidemment si elle était libanaise, même en lui parlant français je veux dire, et là aussi le vouvoiement ne signifie pas absence de familiarité ni même d’intimité car je passe des semaines entières dans sa jolie maison bretonne face à l’océan, nous lavons notre linge littéralement en famille, et je sais que ce « vous » échangé entre nous ne signifie pas hostilité ou froideur, mais, simplement, norme sociale pratiquée avec les membres de sa belle-famille dans certains milieux français. (Parfois, toutefois, un tutoiement lui échappe, et je sais alors que je fais totalement partie de sa famille!)

Je ne dis pas le vouvoiement c’est mieux que le tutoiement ou vice-versa, je dis simplement c’est différent c’est tout, il ne faut pas se méprendre sur le sens des mots des gestes des comportements échangés quand on fait connaissance avec une autre culture, et, dans un sens comme dans l’autre, comprendre les codes aide à ne pas se fâcher: ne pas trouver froids et distants ceux qui vous disent vous, ni familiers ou intrusifs ceux qui vous disent tu.

Vous, lecteur, je vous dis vous, car je ne vous connais pas, ce qui ne veut pas dire que je vous suis hostile ou que je ne vous aime pas.

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