V comme Vin

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre en février 2008, sous le titre « Hammam et Beaujolais ».

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

V

Vin

Pour Leïla Lasram, amatrice de bon vin

Devenir Français, c’est rentrer le soir chez soi après une longue journée, se sentir fatigué, et avoir envie d’un bon verre de vin rouge pour vous remonter. Cela, nous, filles d’émigrés, aucune de nos grand’mères arabes – et fort peu de nos grands-pères d’ailleurs – ne l’aurait jamais fait, ni même osé y penser.

Mon amie tunisienne Neyla, qui a étudié et vécu en France, me dit: « La première chose que je fais quand j’arrive à Paris, c’est de m’installer à une terrasse de café, et de commander un sandwich de rillettes avec un verre de vin rouge! ». Neyla est musulmane, notez bien.

Le vin, c’est la France. C’est l’Europe. C’est l’Occident. Oh bien sûr, les poètes persans, Omar Khayyam en premier, chantent depuis des siècles le vin l’amour et les jeunes beautés. Et les miniatures de l’Inde musulmane nous montrent des flacons qui ne sont pas de thé, accompagnant, posés à côté de narguilés sans doute pas uniquement de tabac chargés, des récitals de musique donnés par de parées et dénudées artistes payées pour des princes comblés.

Mais l’interdiction de l’islam sur l’alcool a marqué la culture de la région, associant donc à contrario automatiquement l’alcool et l’Occident, même si le vin était consommé dans tous les pays arabes de Méditerranée depuis l’Antiquité grâce aux Romains qui l’avaient introduit, et comme en attestent les nombreuses amphores antiques des musées de Tunis ou d’Alger, la civilisation méditerranéenne antique reposant sur la trilogie blé-vin-huile d’olive comme nous l’explique Braudel*. Et les colons français à leur arrivée ont créé de grands domaines vinicoles, offrant aux populations des vins parfois excellents, rouges ou blancs, les meilleurs d’ailleurs étant parfois produits par de bons religieux, jésuites dans la Bekaa pères blancs dans le Kef tunisien; si bien qu’aujourd’hui les restaurants, le tourisme aussi aidant, offrent tous du vin dans leur carte, sauf peut-être dans certains pays et pour les plus populaires d’entre eux, depuis quelque années, avec l’islamisme montant.

Paradoxalement, si le vin est interdit par l’islam, les autres alcools, qui n’étaient pas connus à l’époque du texte sacré, ne semblent pas touchés par la même opprobre culturelle. Comme si l’ancien interdit religieux du vin – qui était jadis le seul alcool connu – ne touchait pas la bière, abusivement consommée par les hommes dans les bars populaires le soir après le travail, et produite par des compagnies nationales d’Etat parfois, ou encore le whisky, prisé des classes aisées et consommé sans complexe par les riches Arabes du Golfe dans les grands hôtels du Caire ou de Casa même en plein ramadan quand un quidam moyen du pays une bière même ne peut commander sans se couvrir de honte dans un café. Et dans les comédies musicales égyptiennes d’autrefois, l’on ne voyait pas de vin: c’était le champagne qui coulait à flot dans les cabarets et les soirées privées données dans les villas fastueuses des pachas et des beys.

« Les Français boivent »: je me souviens de cette phrase de ma mère, les premières années de notre arrivée, et de son mépris, ou dégoût lorsque, dans notre petite commune bourgeoise de banlieue, elle croisait, en achetant ses Marlboro au bar-tabac du marché, les hommes accoudés au bar, un verre de vin blanc à la main, et le souffle déjà à cette heure matinale aviné. Bien des années plus tard, alors qu’étudiante j’effectuais un job d’été en remplaçant avec un autre étudiant le couple de gérants d’un magasin de vins Nicolas, je vis mon père s’emporter lorsque je lui confiai qu’après les livraisons de vin de 6 heures du matin nous allions, avec les livreurs, boire un café-calva au comptoi, où se retrouvaient avant l’ouverture tous les commerçants du quartier. Je suis sûre que si je n’avais mentionné que le seul café il ne se serait pas à ce point choqué.

Dans le monde arabe, le vin des hommes dans les milieux populaires c’est traditionnellement le hashish: car si l’alcool est historiquement sanctionné, aucun interdit ne pèse sur ces autres euphorisants que sont la marijuana des Egyptiens et des Marocains, l’opium des Iraniens et des Libano-syriens, ou le kat des Yémenites, produits végétaux tout autant que la vigne, qui sans doute ne poussaient pas dans l’Arabie des premiers califes. Car le Coran certes ne condamne pas ces paradis artificiels comme il condamne l’alcool, mais dans aucune sourate non plus il ne les autorise franchement: il n’en parle pas.

Dans les cafés du centre-ville du Caire, les hommes ajoutent ainsi parfois quelques feuilles vertes au tabac qui consume leur narguilé, et dans tout le pays la vente de hashish est beaucoup plus simple et beaucoup moins secrète qu’à Paris ou Londres dans les milieux branchés. Naguib Mahfouz, le grand écrivain nobélisé, avait comme tous les Egyptiens ses habitudes dans un certain café, avec d’autres amis amateurs de hashish, et sans complexes, de la même façon que les groupes d’hommes français, anglais ou irlandais qui se réunissent le soir pour aller boire ensemble au bar n’ont aucun sentiment de culpabilité.

Passer d’une culture à l’autre est ainsi la plus belle leçon de relativisme culturel: le hashish sévèrement condamné en Europe, criminalisé et diabolisé, quand l’alcool reçoit exactement le même traitement dans la culture musulmane. Ce que le Coran voulait dire, par son interdiction du vin, c’était: n’abusez pas, de ce plaisir comme de tous les autres – c’est exactement le message d’Epictète et des philosophes grecs, qui fondent la pensée européenne. Seuls les esprits étroits interprètent les textes sacrés à la lettre. Sans comprendre que les interdictions formelles des textes sacrés – l’alcool dans le Coran, le sexe non-conjugal pour l’Eglise catholique,… – ne sont que les lignes tracées pour fixer les règles (géométriques) du jeu – même si tous les arbitres, et tous les joueurs, savent que les balles franchissent parfois ces lignes: mais imaginez un terrain de jeu sans limites. Un jeu sans règles.

Je savoure mon verre de Brouilly ce soir, allongée sur le sofa, j’ai appris à distinguer les différents vins rouges, à apprécier les bons vins comme le font les Français, à comparer leur parfum leur couleur leur saveur, et même à en parler un peu, et, même si ma religion ne m’interdit pas ce breuvage, à moi toute chrétienne, je me relie, par ce plaisir du vin, qui signifie aussi, et peut-être avant tout, plaisir des amis avec qui ce vin est bu, plaisir des amitiés, des soirées à rire et à converser, non seulement à tout le peuple de France, et d’Occident aussi, d’Espagne ou d’Italie, mais aux poètes persans également, qui les premiers, avant même les poètes français, ont, en vers, ces plaisirs de boire célébré.

Française: allongée sur le sofa, je savoure mon vin, et aussi une victoire: car de tous les poètes persans connus par tous les amoureux du vin dans ma culture arabo-musulmane, aucun n’était une femme. Tout comme chez les Grecs anciens, les soirées tant louées à boire et à improviser la poésie chantée étaient toutes masculines, et les seules femmes admises, comme dans les miniatures mogholes, étaient des almées, esclaves ou filles payées.

Pendant la semaine de célébration des noces de la fille de mon amie Amina, à Tunis, l’an dernier, nous avons passé des soirées entières à jouer de la musique, à chanter, et à rire. Les hommes, pères, oncles, futur marié, amis, même les jeunes gens de vingt ans, se servaient abondamment de vin, de bière, et de whisky importé. Nous les femmes, certaines d’entre nous pourtant mères déjà, y compris la mère de la mariée et maîtresse de maison, Amina, avions auprès de nous des carafes de sodas, des jus, des boissons sucrées. Pourtant Amina nous offre du vin quand elle nous reçoit à dîner entre amis, et toutes les femmes ici présentes, dans ce milieu bourgeois, boivent de l’alcool au restaurant, devant les hommes. Mais pour ces noces, il fallait respecter les conventions de la tradition. Et nous avons fait semblant de boire du sirop, partant dans la cuisine boire d’autres boissons, cachées des hommes comme si nous étions des enfants, de la même manière que nous fumions aussi nos cigarettes dans la cuisine, car nous ne pouvions le faire devant tous.

Jusqu’à ce jour, dans les pays arabes, et dans certains milieux, il n’est pas bien vu qu’une femme, même occidentalisée, même ayant voyagé, s’affiche en société avec un verre d’une boisson alcoolisée. Ou une cigarette à la bouche. Je sais qu’il en était de même en Europe jadis. Mais pour aujourd’hui, cette hypocrisie de la société arabe, je ne peux plus aujourd’hui la supporter. Et je suis heureuse de célébrer ici le vin, le vin de France, celui de nos pays aussi, et de signer!

* Fernand Braudel/ Georges Duby, La Méditerranée. L’espace et l’histoire, Flammarion, 1986.

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