Usain Bolt, l’ascension sociale à la jamaïcaine

Alors qu’il vient de pulvériser le record du monde du 100 mètres et qu’il s’est facilement qualifié pour la demi-finale du 200 mètres avec la même ambition, nous vous proposons un portrait d’Usain Bolt à travers sa famille et la Jamaïque.

Le trajet de Kingston au village d’Usain Bolt, Sherwood Content, prend d’habitude trois heures et demie, alors que la route serpente à travers l’intérieur vallonné de la Jamaïque. Mais avec Bolt au volant, le voyage prend la moitié du temps – l’homme le plus rapide au monde file à toute allure sur les nids de poule pour gagner le surnom « pied au plancher ».

Les bolides, les lunettes noires et le fait qu’il aime danser dans les boîtes de nuit peuvent donner l’impression que Bolt, 22 ans est un citadin normal, mais le triple médaillé d’or Olympique a été élevé à Trelawny Parish, dans un village aussi primitif que possible.

Sans lumière dans les rues et eau courante limitée, se promener dans Sherwood Content ressemble à un retour dans le temps, où les vieillards montaient encore des ânes. Les enfants se rassemblent à la pompe à eau du village pour remplir des seaux et tout le monde fait un signe de la main au passage des voitures.

Une femme âgée endimanchée fronce les sourcils en voyant le mauvais état des routes.

« Les trois médailles d’or d’Usain nous ont apporté l’eau courante », puis fait un vœu : « Maintenant nous prions pour une autre médaille d’or pour arranger la route. »

Mais même Bolt ne peut pas faire que l’eau coule à plein temps. Assise sur la véranda de sa modeste maison d’un niveau, la mère de Bolt, Jennifer, dit avec un soupir : « Nous avons de l’eau, mais elle vient et part. Nous avions de l’eau la semaine dernière et elle a disparu depuis hier. »

Malgré tout, elle dit qu’elle ne quitterait jamais ce village. Tous ses souvenirs sont ici : comme regarder Bolt jouer au cricket sur la route avec une orange et une souche de bananier servant de guichet, ou encore le caractère paisible et silencieux de cet endroit.

« Je ne partirais jamais. Jamais. À part un mesquin petit voleur, personne ne vous embête, vous pouvez dormir avec vos portes grande ouvertes quand il fait chaud. »

Jennifer Bolt parle lentement, tout en balançant paresseusement une tong – à la différence de son fils qui très tôt fut diagnostiqué comme hyperactif.

« Peut-être c’est à cause des sucreries que j’ai mangées quand j’étais enceinte. Les tamarins ont beaucoup de sucre. J’imagine que c’est pour cela qu’il était si agité. Même s’il est né une semaine et demie en retard. La seule fois dans sa vie où il a été lent, » dit-elle en riant.

C’est le père de Jennifer qui a d’abord détecté le don d’Usain. « Il me disait souvent : ‘cet enfant a quelque chose.’  »

Âgé de trois semaines, il a donné à sa mère une idée de ce dont son corps était capable.

« Je me souviens que je l’ai laissé sur le lit et il est presque tombé, je suis revenue dans la chambre et il était en train d’essayer de remonter tout seul. Il était déjà très fort. »

Pendant que d’autres familles du village avaient beaucoup d’enfants, Jennifer a choisi de n’en avoir qu’un.

« Son père en avait déjà trois de plus et je ne travaillais pas. Je pense qu’il y avait déjà trop de pression sur lui. On remarque que les gens ici ont juste des enfants et ne s’en occupent pas, je n’aime pas ça.  »

Ses soins et son attention, en le nourrissant à la patate et aux dumplings (« l’hydrate de carbone vous donne de l’énergie »), a provoqué l’émergence d’une superstar qui allait changer les vies des Bolt à jamais.

« Avant qu’Usain n’ait du succès, je n’avais jamais été nulle part. Maintenant j’ai voyagé au Japon, en Chine et en Europe, » dit Jennifer. « Le temps est un problème, bien que, même à Monaco il faisait froid et je n’avais pas de manteau chaud, donc j’ai dû mettre deux pulls. »

À Pékin, Jennifer a vu son fils écrire l’histoire.

« Le 100 m était si excitant, je suis descendue en courant des tribunes à la ligne d’arrivée, j’ai essayé d’aller sur la piste, mais la sécurité ne m’a pas laissée passer. »

Mais quand est arrivé le 200m, la spécialité de Bolt, sa mère avait encore de plus grandes attentes. « Je me souviens que je lui ai dit : ‘tu dois battre le record de Michael Johnson’. Il m’a dit : ‘oh la maman, tu crois que c’est si facile ?’ Mais par la suite, il l’a fait et je n’arrivais pas à y croire. »

Le père de Bolt, Wellesley, gère le magasin du village qui vend de tout, des bonbons acidulés aux oreilles de cochons. Un grand homme, dont les gènes sont évidents dans le physique de son fils. Mais, il n’a jamais cru qu’Usain réussirait à ce point.

« Après les championnats du monde cadets [qui ont eu lieu à Kingston en 2002, où Bolt a remporté le 200 m] je me suis rendu compte qu’il irait loin, mais je n’ai pas réalisé qu’en fait il gagnerait le 100 m, et plus encore, qu’il détiendrait le record mondial.

Je croyais vraiment qu’il pouvait gagner le 200 m parce que c’était sa spécialité, mais le 100 m c’était un bonus pour moi. Je suis très fier. Être le père de l’homme le plus rapide au monde – c’est un rêve que je n’avais pas imaginé qu’il se réaliserait.  »

Quand Bolt a couru le 100 m pour la première fois en 2007, son père reconnaît que l’on s’est posé des questions. « Évidemment, les gens ont été surpris la première fois qu’il a couru le 100 m parce qu’il a couru en 10,03. Les gens ont dit : ‘Waouh.’ La fois suivante, il a couru en 9,74. Mais quand il a continué à aller plus bas à cette époque, ils se sont rendu compte qu’il est juste un bosseur. Je n’ai aucun doute qu’il est propre, donc cela ne m’a pas inquiété.  »

Mais Wellesley craint qu’un test positif, sur n’importe lequel des athlètes de la Jamaïque, ne soit ravageur pour la réputation de l’île. Le mois dernier, cinq athlètes jamaïcains – parmi lesquels le partenaire d’entraînement de Bolt, Yohan Blake – avaient un test d’échantillon A positif pour un produit dopant mineur dont les rumeurs disent qu’il s’agit de la methylxanthine.

Le monde attend en retenant son souffle les résultats des échantillons B et le verdict final, mais la réputation de la commission anti-dopage du pays a souffert après qu’un autre des cinq accusés, la championne du 100 m du Commonwealth, Sheri-Ann Brooks, ait été innocentée pour vice de procédure.

« Ce serait une si mauvaise chose, parce que les yeux du monde entier sont posés sur la Jamaïque. Nous avons si bien fait à Pékin, les gens ont dit que les Jamaïcains doivent être dopés. S’ils sont positifs, ils devront faire face aux conséquences, comme tout autre pays, mais cela produirait tellement de honte, ce serait très dur à avaler.  »

Pour Lorna Thorpe, responsable des sports au Collège William Knibb, le succès de leur ancien élève a suscité plein d’émotions. « Nous lui avons payé sa première paire de chaussures de courses à pointes  »

« Nous lui avons fourni tout ce dont il avait besoin à cette époque. Quand il a gagné à Pékin j’ai crié, j’étais si fière. J’ai installé un grand écran à Falmouth [la capitale de Trelawny] de telle sorte que d’autres personnes puissent venir regarder.

Nous avons servi le petit déjeuner et le déjeuner, c’était bondé. Les gens criaient. Il y avait des défilés de voitures de Sherwood à Falmer et tout autour.  »

Thorpe se souvient de l’enthousiasme de Bolt à l’idée de participer aux championnats nationaux des garçons et filles.

 » Usain aimait tellement les championnats. Je me souviens une année, il était dans les finales du 100 m et il a regardé le temps et s’est rendu compte que le 100 arrivait et nous étions près de l’hôtel. Sans même attendre, il a couru directement de l’hôtel à la ligne de départ. Il ne voulait pas rater le 100 m »

Bolt détient toujours les records du 200 m et du 400 m pour la compétition, « et ça prendra longtemps avant que quelqu’un soit assez bon pour les battre ».

Le William Knibb a profité des succès de Bolt, avec une pile de pointes Puma reçues en dons, et assemblées dans un gros dans un coin du gym.

Le reste de l’équipement de l’école est peut-être basique – des pistes de gazon en mauvais état et un équipement de gymnastique en métal – mais les étudiants ne sont pas oubliés. Au contraire, le succès de Bolt a permis que le club d’Athlétisme d’après-école reçoive un trop plein d’inscris.

C’est Thorpe qui avait présenté Bolt à son manager, Norman Peart, alors que le jeune était seulement âgé de 15 ans. Contrôleur fiscal, Peart s’est occupé des aspects financiers et du style de vie du jeune sous sa responsabilité. « Vous devez avoir quelqu’un qui surveille vos arrières, » dit-il maintenant.

« Il dit que je lui dis qu’il dépense trop. Mais il a besoin de quelqu’un de proche pour lui dire les choses telles qu’elles sont, comme : ‘hey, tu fais une connerie.’ Les gens qui ont du succès ont des amis qui traînent autour d’eux et qui ne font que dire, ‘Hey tout est parfait’. »

Peart a gagné la confiance des parents de Bolt quand il a pris leur fils de 16 ans pour vivre avec lui à Kingston. « Il était encore un gamin, » dit Peart. « C’est pour cela que je fais toujours plus qu’il n’en faut avec lui. Il y a de la confiance. Ses parents m’appellent ‘M. Peart’, même si son père est assez vieux pour être mon papa. »

Dans la période précédant les jeux Olympiques 2004, Bolt suscitait d’énormes attentes, alors qu’il n’avait pas encore 18 ans. Mais le champion du monde cadet avait des problèmes de blessure – scoliose, une courbure de l’épine dorsale qui ont affecté ses ischio-jambiers (muscles de la cuisse) – et il s’est battu pour avoir la forme.

« Les gens ont dit qu’il est un trésor national, j’ai dit : ‘non, les chutes de la Rivière Dunn, le Port Royal, ce sont des sont des trésors nationaux.’ Je lui ai dit : ‘écoute-moi – c’est pour toi d’abord, et pour ton pays après.’

« Moi-même, j’ai reçu mon lot de critiques – ‘que fait-il avec un jamaïcain ? Pourquoi ce n’est pas un grand américain qui s’occupe de lui ?’ – mais ce qu’ils ne comprenaient pas, c’est que si vous ne comprenez pas Usain la personne, ça ne marchera pas. »

Au cours des années depuis lors, Peart a réussi à équilibrer les besoins de Bolt, entre faire la fête et s’entraîner, gaspiller l’argent et faire attention. À Pékin, Bolt a établi sa marque : trois médailles d’or et trois records mondiaux.

Aux championnats mondiaux de Berlin cette semaine, le monde regardera de nouveau, avec un enthousiasme impatient, à quelle étape passera cet athlète des plus extraordinaires.

Par Anna Kessel – Traduit de l’Anglais par Guy Everard Mbarga

The Observer