Une grossesse nommée désir

Dans son dernier livre, la Suisso-gabonaise Bessora explore les thèmes liés à la maternité. Sans se départir de son écriture inventive et chatoyante, elle dresse une galerie de portraits croustillants. A dévorer.

Yéno Anguilè est un jeune homme sage-femme. La vocation lui est  » apparue vers l’âge de trois ans. Comme une évidence. Sage-femme sinon rien.  » Yéno Anguilè est le narrateur du dernier livre de Bessora, Deux bébés et l’addition. Et c’est avec délectation que l’on suit son parcours de sage-femme en colère, en grève, et enfin de sage-femme révolutionnaire, à l’hôpital des Groseilles, en région parisienne. Yéno souffre d’un grave traumatisme : il a été abandonné à la naissance par sa mère,  » Utérus chéri « . Bébé  » exilé, apatride, amatride « .

Il lui en est resté un acouphène qui lui siffle dans l’oreille et une rancoeur mélancolique.  » Vous nous avez pondu comme on commande le café : deux bébés et l’addition. Même pas s’il vous plaît. Ni merci. Ni au revoir. L’addition, je la paye encore. Et avec le pourboire « , reproche-t-il à l’Utérus aimé et haï à la fois.

Anthropophagie intra-utérine

Aux côté de cette sage-femme pas comme les autres, sa soeur jumelle, Waura, cannibale prénatale, qui  » déjà à l’état d’embryon, ne supportait aucune concurrence et souffrait d’un grave délire paranoïaque  » et s’est débarrassé du troisième embryon qui partageait la même poche qu’elle. En le dévorant. Viennent aussi Modeste Dieulefait, gynécologue, ex-mari de Waura et Nidale Gemayel, l’attirante collègue de Yéno, rescapée de Sabra, qui a  » un regard de nouveau-né et les plus jolies oreilles du monde  » et a créé clandestinement la Ligue des Sages-Femmes Révolutionnaires (LSFR, sic).

Bessora nous entraîne aussi au Gabon, à Junckville, dans la province du Moyen-Ogooué, sur les traces de la famille de Yéno. Avec le grand-père, Allemand, directeur d’une scierie et la grand-mère, Gabonaise, sorcière. Et tout ça en musique. Car l’auteur ponctue harmonieusement son texte de notes musicales. Une sorte de joyeux On connaît la chanson imprimé, qui passe par Diana Ross, Cabrel ou la chanson des lofteurs. Clins d’oeil toujours, cette fois-ci à des films ou des émissions télé, dans les titres des chapitres : L’Hormone sifflera trois fois, Trois hormones et un couffin, Une grossesse nommée désir…

Reine des piques

Mais attention : derrière la dérision, les piques. Bessora épingle l’exploitation de l’Afrique, la situation des immigrés et l’image des étrangers en France. Elle sait affûter ses mots. Comme pour la commémoration du 11 septembre.  » CNN International tourne en boucle autour de son nombril. Comme la Lune autour de la Terre. Comme la Terre autour du Soleil. CNN est le centre de l’univers. Revoilà les tours jumelles. On les a vu mille fois. Mille fois trois mille morts : trois millions de victimes : un génocide. Sans précédent dans toute l’histoire de l’humanité.  »

L’écriture de Bessora est à son image : métisse, belle et drôle.  » Dans la jongle, terrible jongle  » de la rentrée littéraire, voilà de quoi épicer ses lectures…

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