« Une Affaire d’Etat » très africaine

Avec Une Affaire d’Etat, Eric Valette offre aux spectateurs français ce mercredi un superbe thriller politique qui s’inspire des relations peu orthodoxes qu’entretiennent la France et les pays africains. Interprétation et maîtrise de la narration font de cette fiction l’un de ces vrais plaisirs que le cinéma français sait parfois procurer.

Un avion, transportant des armes, explose au-dessus du golfe de Guinée, et on s’inquiète à l’Elysée. L’effet papillon revu et corrigé à la sauce « Françafrique ». C’est sur ce terrain glissant mais parfaitement maîtrisé qu’emmène Eric Valette dans Une Affaire d’Etat, en salles ce mercredi. L’adaptation cinématographique du roman de Dominique Manotti Nos fantastiques années fric (Editions Rivages) est un régal.

Une policière, Nora Chahyd (Rachida Brakni), un conseiller aux Affaires africaines, Victor Bornand (André Dussollier) et un tueur professionnel, Michel Fernandez (Thierry Frémont), sont les héros de ce thriller politique haletant. Que doit faire un homme du président, Bornand, quand des otages français sont détenus dans un pays africain et que leur libération jouerait en faveur de sa réélection ? Il cède à des rebelles et leur livre des armes, mais surtout tente d’étouffer l’affaire et d’empêcher toute fuite dans la presse. Pour cela, il fait appel à son homme de main, Fernandez, dont les problèmes personnels et les erreurs vont envenimer la situation. Notamment attirer l’attention de l’inspectrice Nora Chahyd qui enquête sur l’assassinat d’une jeune femme. Le parcours de ces trois personnages et la façon dont ils concourent à la progression de l’intrigue, dont la tension va crescendo, contribuent à faire d’Une Affaire d’Etat un long métrage fluide et efficace.

Le trio d’acteurs Brakni – Dussollier – Frémont est époustouflant de véracité et accrédite un scénario qui expose les égarements de la « Françafrique ». La banque, au service du développement sur le continent africain mais qui finance aussi l’achat d’armes ne laissera pas le spectateur indifférent. Pis, il devrait le rendre un brin soupçonneux vis-à-vis de celles qu’il connaît. Cette peinture des relations entre la France et ses partenaires fait étrangement écho à l’actualité. Le personnage de Victor Bornand n’est pas sans rappeler Robert Bourgi, conseiller spécial aux Affaires africaines du président Nicolas Sarkozy, qui a récemment défrayé la chronique en France à la faveur des élections présidentielles au Gabon.

Trop rare pour ne pas être savouré

Une Affaire d’Etat retranscrit la réalité d’individus qui, au nom de la sauvegarde de l’Etat, du moins de ceux qui le représentent, sont prêts à tout pour servir leurs ambitions personnelles. Dans cet imbroglio politique, le rôle de Brakni s’apparente à un régulateur quand celui de Frémont tient lieu de catalyseur. Au centre, un « Monsieur Afrique », magnifiquement incarné par Dussollier dont la réserve naturelle dans le jeu sert la puissance du personnage. L’acteur en décline avec virtuosité les différentes facettes. Le conseiller est à la fois sans foi ni loi dans l’accomplissement de sa mission, impitoyable quand il s’agit de ses ennemis, fidèle aux intérêts servis et en amitié, gentleman à ses heures, mais surtout perdu et anéanti par la trahison qui augure de sa chute prochaine.

Derrière la caméra, Eric Valette filme les ramifications de cette affaire politique avec à-propos. Son film se déroule sans aucune fausse note, ni raccourcis ni longueurs. Les rebondissements semblent logiques mais toujours surprenants. Une affaire d’Etat est digne des meilleures productions américaines dans le genre et renvoie aux perles produites par le cinéma français dans les années 70. Eric Valette ne cache d’ailleurs pas son admiration pour les œuvres de cette époque. « A cette période, des cinéastes – Yves Boisset en tête – ont su réaliser des modèles de films policiers sur fond politique. Ce genre a disparu de notre cinéma dans les vingt-cinq dernières années », note le réalisateur. Valette peut se réjouir de sa prouesse : il lui redonne incontestablement du souffle. En regardant, Une affaire d’Etat, on ne peut en effet s’empêcher de penser, par exemple, au mémorable I comme Icare d’Henri Verneuil, avec Yves Montand, qui a aussi « beaucoup marqué » Eric Valette. L’atmosphère, qu’il a réussie à créer avec son dernier film, devrait réjouir les aficionados de cette grande époque et séduira tous les autres. La rareté de tels suspenses, à la fois forts, efficaces et divertissants dans le cinéma hexagonal conduit à saluer et à insister sur la grande qualité d’Une Affaire d’Etat. Aussi, serait-il dommage de se priver d’un tel spectacle.