Un musée espagnol regrette l’inhumation d’ El Negro de Banyoles 

Le corps d’un Africain empaillé a été exposé durant 80 ans dans la petite ville de Banyoles, dans le Nord de la Catalogne. L’émotion soulevée a été si vive que ses restes ont fini par être inhumés au Botswana. Mais le conservateur du Musée condamne cette décision. Pourquoi ? Réponse de l’intéressé.

Jamais la petite ville de Banyoles n’aurait imaginé provoquer l’ire de l’OUA et les réactions embarrassées du gouvernement espagnol. La cause d’une polémique ? La présence au muséum d’Histoire naturelle de cette ville de 15 000 habitants (Province de Girona -Catalogne) d’un homme noir… empaillé au milieu du 19e siècle par deux Français et offert en 1916 par un vétérinaire catalan, Francisco Darder, au musée qui porte son nom. Devant la plainte d’un ressortissant haïtien, Alphonse Arcelin, le Comité national Olympique a demandé le retrait temporaire de l’homme empaillé, durant les compétitions de 1992. Refus des fiers Catalans. La polémique ne se calmant pas, c’est cette solution qui sera pourtant retenue. Finalement, pour éviter une crise internationale, le nouveau Premier ministre José Maria Aznar chargera son chef de la diplomatie de trouver une solution. En septembre dernier, El Negro est transporté de nuit jusqu’au Musée d’Anthropologie de Madrid. Puis il y sera démonté et expédié sous formes de  » restes humains  » au Botswana, sa probable patrie d’origine où on lui offrira, un siècle et demi après sa mort, des obsèques nationales.

Mais à Banyoles, les responsables du musée, sourds à l’émotion légitime du monde entier, pleurent toujours l’une des  » plus belles pièces  » de leur collection. Interview de Jorgina Gratacos, conservateur du musée Francisco Darder.

Afrik : Un homme noir, empaillé, a été exhibé durant 80 ans dans votre musée. Comment pouvez-vous nous expliquer cela ?

Jorgina Gratacos : La pièce a été exposée la première fois en 1916. Une pièce rare, car – entre autre – elle témoigne de la mentalité des Européens au début du siècle. A l’époque ce genre de choses étaient courantes. La pensée des Européens vis à vis de l’Afrique était très différente à l’époque par rapport à aujourd’hui. Souligner cela n’a rien de raciste, bien au contraire.

Afrik : Pourquoi dès lors contestez vous le fait qu’on l’ait inhumé comme tout être humain ?

JG : Il n’y a rien de raciste à vouloir conserver des restes humains pour un musée de sciences naturelles. Il y a bien des restes humains au  » Musée de l’homme « , chez vous en France. Comment croyez-vous que réagiraient les conservateurs des musées les plus célèbres si des Péruviens demandaient l’inhumation des têtes réduites, des momies Incas ou les Egyptiens, celles de leurs Pharaons ? Si encore les Botswanais l’avaient demandé, sans doute aurions nous compris…

Afrik : Le fait que ce soit un Haïtien qui ait exigé l’inhumation vous paraît donc invraisemblable ?

JG : Oui, c’est un contre sens. C’est comme si, nous autres Catalans, nous exigions qu’on enterre la dépouille d’un Suédois. Je vous le répète, cela n’a rien à voir avec le racisme.

Afrik : Mais vous pouvez comprendre combien cela peut paraître particulièrement blessant pour les personnes qui vivent le racisme et dont les ancêtres ont subi l’esclavage ?

JG : Il y a ici des restes humains de tous les continents, des Asiatiques, des Européens… Banyoles est une petite ville de 15 000 habitants, il y a une forte minorité africaine qui vit ici et visite le musée. Et personne n’était tellement choqué pour autant.

Afrik : Si, justement, M. Arcelin, qui vit dans la région et d’autres encore, à l’évidence…

JG : Ce que ne supportait pas la personne dont vous parlez, c’est qu’il s’agissait d’un noir. Et parce qu’il s’agissait des restes d’un homme d’origine africaine, on ne devait plus les montrer.

Afrik : Il ne s’agissait pas seulement de  » restes humains « , mais d’un homme empaillé, avec une lance et des plumes, présenté comme…

JG : Un animal, je sais, on nous l’a assez dit, mais c’est faux. Il n’y avait plus grand chose d’humain dans cette pièce : la peau a été retirée et enduite de cirage. A part cela, seuls les grands os ont été conservés, le reste n’est que du bois et des armatures métalliques.