Un Lexik pour mieux capter le langage des cités

Enfin les jeunes et les adultes vont pouvoir mieux se comprendre. Une dizaine de jeunes d’Evry (région parisienne) ont planché trois ans pour créer le Lexik des cités. Ce bouquin retrace l’origine des mots qu’ils utilisent, bien souvent pour crypter leur message. Pour plus d’attrait, certains termes sont même illustrés avec des dessins ou des graffs.

A peine sorti, le Lexik des cités a rendu un fier service à nombre de parents désoeuvrés. « Pas moins de trois journalistes m’ont dit que, grâce au Lexik, ils ont compris pourquoi leurs enfants les appelaient « daron » », se réjouit Cédric Nagau, l’un des onze co-auteurs de l’ouvrage, paru le 4 octobre dernier aux éditions Fleuve Noir. « Daron » signifie en effet… « père ». En gardant ce bouquin sous le bras, les pères, les mères et leurs rejetons vont enfin pouvoir communiquer en évitant les incompréhensions, parfois sources de tensions.

RTT : Recommence Ton Travail

C’est justement en participant à un appel à projet pour la lutte contre les violences que ces jeunes d’Evry (région parisienne) se sont lancés dans le recensement des mots employés dans les cités. Leur objectif était d’éviter les malentendus liés au langage qui peuvent déboucher sur des actes brutaux. « L’idée du lexique est venue assez vite, raconte Marcela Perez, coordinatrice de l’association Permis de vivre la ville, qui a encadré les jeunes dans cette aventure. Au bout du premier trimestre, on savait qu’on voulait des dessins, des graffs pour illustrer. »

Une fois le projet accepté, ils se sont mis au travail avec le soutien financier de l’Essonne, de la ville d’Evry et aussi du Fonds d’action et de soutien pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (Fasild). Pendant trois ans, ils ont passé leurs week-ends et soirées à collecter des informations, décortiquer les dictionnaires, écumer le Net… Même les plus petits venaient apporter leur contribution ! Les informations ont ensuite été vérifiées, notamment en bibliothèque, avant d’être validées. « A la fin, les jeunes étaient devenus beaucoup plus chipoteurs que nous ! On s’amusait même à dire que pour nous les RTT c’était « Recommence Ton Travail » », s’amuse Marcela Perez.

« Pain perdu » = « fille pas très jolie »

Au final, 241 termes ont été retenus. Il s’agit de ceux « qui avaient un caractère innovant ou des expressions anciennes qui déterminent le paysage et reviennent souvent dans la conversation. Comme keuf[[« Keuf » signifie « flic » en verlan]], meuf », poursuit Marcela Perez. En parlant de « meufs », qui signifie « femmes » en verlan, les garçons ont répertorié plusieurs termes pour en parler de façon « cryptée ». « On les appelle rates, cuisses ou pains, explique Cédric, un brin espiègle. On utilise beaucoup de métaphores. Quand on parle d’une fille noire on parle de pain au chocolat, quand c’est une fille blanche on dit de pain au lait et quand une fille pas très jolie on parle de pain perdu. »

Certains des mots sont illustrés par des dessins de Cédric ou des graffs de Franck. Tous ont été coloriés par les jumeaux, Alhassane et Alhousseynou. Une bonne accroche visuelle. « Même ceux qui ont des difficultés à l’école lisent le Lexik pour savoir d’où viennent les mots qu’ils utilisent », précise Cédric. Ils découvrent par exemple que les noms qui se terminent en « ave », comme « poucave »[[Une « poucave » signifie une « balance », un informateur »]] ou « bédave »[[« Bédave » signifie « fumer un joint »]], sont d’origine tsigane. Le voyage des mots, c’est ce qui a séduit Marie, l’un des co-auteurs : « On utilise dans le quartier l’expression « y’a drap » pour dire qu’il y a bagarre. Elle vient du bambara « dara » (qui signifie crasse ou mauvais) et de l’expression française « être dans de sales draps ». C’est intéressant de voir que cette expression arrivée par la colonisation est revenue en France par l’immigration ».

Au sortir de cette expérience, parfois éprouvante, le petit groupe a beaucoup appris et ressent une certaine fierté d’avoir abattu ce travail de titan. Et tous se réjouissent d’avoir montré à leurs pairs qu’à force de travail on peut réussir. Sans parler de la satisfaction d’avoir revalorisé l’image de la banlieue, dynamique, inventif et certainement pas inerte.

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Ed. Fleuve Noir

384 p.

19,90€