Un homme de fidélités

Avec le cinquième tome du Journal de Jacques Foccart, « La fin du gaullisme », qui porte sur les années 1973-1974, le grand journaliste Philippe Gaillard achève une aventure éditoriale qui lui a permis de revivre un quart de siècle d’histoire africaine. Coup de chapeau à un travail de bénédictin, qui est aussi un travail d’orfèvre.

Il y a un mystère Foccart, et lorsque l’on se penche sur l’histoire de l’Afrique, depuis l’époque des indépendances jusqu’à aujourd’hui, il est impossible de ne pas croiser cette silhouette, dans l’ombre des présidents gaullistes de la Cinquième République – le Général de Gaulle, Georges Pompidou et encore, dans une moindre mesure, Jacques Chirac. Il y apparaît comme le grand exécutant de la politique africaine française. Auréolé de critiques et de rumeurs, rejeté ou respecté ; en tous les cas, secret.

Un pan de ce secret s’est levé, avec la publication de cet étonnant journal de bord, tenu quotidiennement, qui constitue d’ores et déjà un document de premier rang pour les historiens qui se pencheront sur le fonctionnement de l’état français au cours de la dernière moitié de ce siècle et sur la chronique d’une famille, la famille gaulliste, qui a souvent eu tendance à s’y identifier.

Le président est mort

Les moments d’émotion sont ceux qui touchent les  » compagnons « . Leur point culminant, dans ce dernier tome, est sans conteste la mort du président Pompidou :  » Peu avant 20 heures, le téléphone sonne, et on me dit que c’est M. Balladur. J’ai un serrement de coeur. Balladur me demande de venir tout de suite. J’arrive dans son bureau. J’y trouve Juillet, ainsi qu’Alain Pompidou et sa femme. Balladur vient vers moi et me dit :  » C’est fini, le président est mort.  » Je reçois là un choc épouvantable. Je serre la main d’Alain Pompidou et dans un élan tout à fait naturel, je l’embrasse…  »

A cette première famille, dont on suit au quotidien les heurs et malheurs, Jacques Foccart en ajoute une autre : l’Afrique. Le dernier tome de cette Odyssée franco-africaine est peut-être sur ce point le plus révélateur : même si ses acteurs sont toujours présents, le temps des indépendances commence à s’éloigner et c’est à des chefs d’Etat de pays souverains, même amis, que Jacques Foccart a désormais affaire.

Désirs d’enfants et désirs d’Etat

Cela change les dispositions à prendre. Mais cela ne change pas les liens personnels : Foccart ne cesse de se mettre en quatre pour venir en aide à ses  » proches « , dans les détails les plus quotidiens comme dans les affaires les plus graves. Tout est traité de la même façon : se rendre utile, rendre service, s’entremettre pour tout aplanir. Les désirs des enfants comme les choix des Etats.

Ainsi, lorsqu’au cours d’un dîner l’épouse d’un diplomate rwandais se lamente de ne pas savoir où trouver  » un peu de terre de Paris  » à rapporter à ses enfants qui le lui avaient demandé, sa réponse est immédiate :  » Je vous donnerai après-demain, pour votre départ, un petit sachet de la terre de l’Elysée, c’est-à-dire de la terre du coeur de Paris, de la résidence présidentielle.  » Et il le fait. Beaucoup de choses se donnent à lire dans ce geste, sur la relation de Jacques Foccart à l’Afrique, mais aussi sur celle qu’il entretient avec ce pouvoir républicain et son caractère sacré : ce sachet de terre, c’est un peu de poussière gaullienne.

Héritage de la Résistance

Cette conception fondamentalement familiale, clanique diront les critiques, de la relation sociale, c’est l’héritage de la Résistance, la marque de fabrique d’une fidélité qui passe par la mise au-dessus de tout de l’intérêt national, avec un mépris absolu des intérêts particuliers. Jacques Foccart n’a jamais gagné d’argent. Il n’a jamais fait interférer le sort de sa fortune avec les interventions permanentes qu’il prodiguait pour ses amis. Et il n’a pas livré, en disparaissant, les clefs de son  » système « . Parce qu’il n’y avait pas de système. Comme l’écrit Béchir Ben Yahmed dans sa préface,  » c’était un artisan et un homme seul. Le système, c’était lui, et il ne tenait que par lui.  »

Pas de système, donc, pas d’héritage Foccart. Mais un principe permanent : la fidélité. Et un objectif supérieur : l’intérêt commun de la France et de l’Afrique. Tel qu’il l’imaginait.

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