Tunisie – Qatar : Al Jazeera provoque le clash

La Tunisie a rappelé mercredi son ambassadeur au Qatar pour protester « contre une campagne hostile » de la chaîne Al Jazeera. Les autorités tunisiennes n’ont pas apprécié les sorties de l’opposant Moncef Marzouki sur la chaîne d’informations et sont fatiguées d’y voir la pratique religieuse nationale brocardée. Depuis sa création en 1996, la chaîne à gratter qatarie irrite autant le Etats-Unis que les régimes arabes.

Al Jazeera est regardée dans les pays arabes autant qu’elle est abhorrée par leurs régimes. Mercredi, la Tunisie a fermé son ambassade à Doha, au Qatar, pour protester contre la chaîne d’information internationale. Le cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani, émir de la péninsule pétrolière, en est le principal actionnaire. Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères accuse Al Jazeera de tourner « le dos à la vérité et à l’objectivité, chaque fois qu’elle aborde l’actualité en Tunisie », et de « mener une campagne hostile destinée à [lui] nuire ». Le 14 octobre dernier, les autorités tunisiennes avaient rappelé leur ambassadeur après que la chaîne ait diffusé l’interview de Moncef Marzouki, l’un de ses plus virulents opposants. Le chef du Congrès pour la République, un parti non reconnu, y appelait la « population » à « une résistance civile en utilisant tous les moyens pacifiques ». Etabli depuis cinq ans en France, il est rentré samedi à Tunis sans être inquiété, malgré une convocation devant le juge d’instruction pour « incitation de la population à la désobéissance civile ». Al Jazeera a diffusé quelques heures après son arrivée une seconde interview dans laquelle il déclare refuser de répondre à la convocation.

Tunis a également été irritée par la manière dont Al Jazeera a couvert l’actualité religieuse nationale depuis plusieurs années. La CNN arabe a récemment organisé un débat autour de la question du voile islamique, en Tunisie, dans laquelle les autorités ont été accusées de « violation des droits individuels ». Au début du mois, elles se sont prononcées pour l’application d’un décret de 1981 condamnant le port du voile dans les lieux publics. Le président Zine el-Abidine en personne, suivi par ses ministres, s’est prononcé contre les voiles « d’inspiration sectaire importés de l’extérieur ».

La Tunisie « indexée » par les religieux

« Ici, Al Jazeera est très regardée. Les gens regardent notamment les programmes où la parole est donnée aux islamistes, car leurs partis sont interdits en Tunisie, et c’est l’occasion de les connaître », explique un journaliste basé à Tunis. « Mais il ne s’agit pas seulement des islamistes, poursuit-il. La Tunisie est en avance sur tous les pays arabes en matière de liberté de la femme et de modernité de la société. Et les religieux qui interviennent sur Al Jazeera ont tendance à indexer la Tunisie sur ce point. Les autorités nationales se plaignent du fait que la chaîne qatarie ne donnerait la parole qu’à ses opposants ».

« La Tunisie, qui respecte et exerce la liberté d’opinion et d’expression, et qui apprécie à sa juste valeur toute information honnête, a fait siennes ces nobles valeurs », indique un peu exagérément le communiqué des Affaires étangères, dans un pays souvent rappelé à l’ordre pour des violations de la liberté d’opinion. « Cependant, poursuit le document, par ses prises de position délibérément malveillantes à l’égard de la Tunisie, Al Jazeera a dépassé toutes les limites et transgressé les règles morales sur lesquelles repose la pratique journalistique. »

« Pas d’agenda politique contre la Tunisie »

Jeudi, Waddah Khanfar, le directeur général de la chaîne, a assuré ne pas avoir « d’agenda politique contre la Tunisie ou contre une quelconque autre partie. Nous regrettons la décision tunisienne et réaffirmons que nous nous engageons à fournir une plateforme à des opinions différentes », a-t-il déclaré à l’AFP. Tunis avait déjà rappelé son ambassadeur en 2001 pour contester contre la couverture de la Tunisie par Al Jazeera. La république n’a jamais permis l’ouverture d’un bureau de la chaîne à Tunis, ni accrédité son correspondant sur place.

En juin 2004, ce sont les autorités algériennes qui ont fermé le bureau de la chaîne à Alger, prétextant une réorganisation du travail des correspondants de la presse étrangère. Selon Reporters sans frontières, ce gèle serait consécutif à la diffusion d’un débat où des « opposants avaient critiqué les généraux algériens ainsi que la politique de réconciliation nationale du président Abdelaziz Bouteflika ». Seul le Maroc, dans le « petit Maghreb », accueil aujourd’hui une officine de la chaîne à gratter qatarie. A partir du 15 novembre, elle va lancer un « journal du Maghreb » d’une durée d’une heure depuis Rabat.