Tunisie : le port du niqab en débat à l’université

Tunis – Récemment, une étudiante d’une université de Tunis est allée vers son professeur pour lui dire qu’elle envisageait de porter le niqab – un voile qui couvre le visage et la tête ainsi que tout le corps – pour venir en cours. Après avoir discuté pendant un moment avec son étudiante, le professeur lui a finalement dit qu’il respectait sa décision mais, pour qu’elle puisse s’y tenir, il faudrait attendre que les règles de l’université soient modifiées : en Tunisie, le port du niqab est interdit dans toutes les institutions publiques.

A l’échelle nationale, les Tunisiens débattent de la question de savoir s’il faut ou non révoquer l’interdiction du port du niqab dans les institutions publiques et réfléchissent aux conséquences de cette révocation pour les universités. Dans le cas cité, suite à un certain dialogue et une introspection, l’étudiante en question a fini par renoncer à porter le niqab. Si d’autres étudiantes n’avaient pas décidé de l’adopter sur le campus, le problème n’aurait jamais pris une telle ampleur. A présent, toutes les parties concernées doivent chercher une solution pour débloquer la situation.

Après la révolution, les comportements ont changé par rapport au port de vêtements à caractère religieux. Ainsi, de nombreuses femmes
portent désormais le niqab. Avant la révolution, les Tunisiennes n’étaient pas autorisées à porter ce genre de voile dans l’enceinte d’institutions publiques, ni sur leur lieu de travail pour les fonctionnaires d’Etat. L’interdiction s’appliquait aussi aux démarches pour obtenir la carte d’identité ou le passeport. Il est vrai qu’on craignait aussi la répression exercée par la police, qui aboutissait en général à l’emprisonnement.

Après la révolution, les Tunisiens se sont mis à examiner les restrictions liées à la religion dans la vie publique, mais l’interdiction du port de « vêtements à caractère religieux » dans l’enceinte d’organismes publics a été maintenue. Le port du niqab sur un campus universitaire provoque donc de vives réactions, voire des frictions, comme à l’Université de Manouba, où une étudiante portant le niqab s’est vue empêchée d’entrer sur le campus.

Les universités essaient de gérer le problème avec délicatesse

Selon les détracteurs du niqab, un professeur ne peut pas s’adresser correctement à une étudiante dont il ne peut voir le visage. Ils invoquent aussi des raisons de sécurité pour justifier l’interdiction. Quant aux étudiantes portant le niqab, elles défendent leur position en soutenant qu’il s’agit d’une question de choix personnel et de liberté de religion, et que le port de ce voile sur le campus n’altère aucunement leur processus d’apprentissage. Quant aux questions de sécurité, elles suggèrent la possibilité de montrer leur visage à des collègues de sexe féminin.

Pour les responsables universitaires, le problème vient d’éléments affiliés à des mouvements extrémistes, qui cherchent à semer le trouble sur les campus. Les femmes qui portent le niqab et ceux qui les soutiennent défendent le port de ce voile sur le campus en soutenant que les recteurs d’universités font exprès d’exagérer le problème en raison de leurs convictions personnelles.

Les tensions actuelles sont le résultat de différences d’opinion

Il semblerait davantage cohérent d’empêcher que ces tensions ne s’accentuent, et de faire plutôt en sorte de réunir les étudiantes portant le niqab et les responsables d’universités autour d’une table de négociations pour qu’ils trouvent un terrain d’entente et agissent en faisant abstraction de leurs préoccupations idéologiques ou politiques.

Par ailleurs, l’implication de tierces parties extérieures à l’université pourrait favoriser la mise en place d’un dialogue neutre. La question du niqab est très délicate car elle comporte des aspects religieux qui divisent même les responsables religieux. Mais dans le cadre d’un dialogue constructif, les différentes parties pourront réfléchir à la diversité des opinions, à la fois entre érudits religieux et responsables universitaires.

Il faut aussi et surtout assurer maintenant la crédibilité d’un tel processus, en faisant participer des responsables universitaires, des leaders religieux, des intellectuels réputés pour leur intégrité et des représentants de la société civile pour pouvoir parvenir à un consensus. La solution du problème viendra sans doute d’un dialogue impliquant tous ces interlocuteurs.

Par Lotfi Radhouane Chebil

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