Tunisie : la justice protège-t-elle les hommes de Ben Ali ?

Le collectif des 25 avocats à l’origine des poursuites contre les caciques du régime Ben Ali soupçonne les magistrats de faciliter la fuite de certains d’entre eux. Les actions initiées devant les tribunaux n’avancent pas. La rue menace de se remettre à manifester.

Alors que la logique voudrait une rupture avec le passé par le biais de procès équitables loin de toute vendetta, pour identifier les mauvais éléments, les écarter, rendre justice aux victimes et faire que plus jamais ca ne se reproduise, l’impunité se profile en Tunisie. Dans un climat opaque, lourd, menaçant. Le collectif des 25, avocats militants à l’origine des poursuites contre nombres de caciques de l’ancien régime, a fait le constat de l’avortement manifeste des actions en justice. Lors d’une conférence de presse que ces avocats ont donné vendredi à Tunis, ils en sont arrivés à la conclusion que le gouvernement fait obstruction à la justice. Il est question de rétention de moyens de preuves, d’accusés déferrés devant le justice sans avoir été entendus par le juge d’instruction et de graves manquements.

Ils sont scandalisés par la libération de Bachir Tekkari et Abderrahmane Zouari, respectivement ex-ministre de la Justice et ex-secrétaire général du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), l’ancien parti unique. La crise de confiance bat son plein. Illustration, la fuite de Sayda Agerbi, figure centrale du régime Ben Ali. Une fuite « facilitée par l’inertie du procureur de la république du tribunal de première instance de Tunis, qui a trainé 12 jours pour la déferrer devant le juge d’instruction, alors qu’il a été a saisi par le ministre des finances. Ledit ministre lui avait adressé une requête détaillée indiquant au moins 10 chefs d’accusation passibles de la cour d’assises. La même nonchalance est derrière la fuite de Monther Zneidi l’un des piliers de l’ancien régime.  », déclare Me Anouar El Bassi, du Collectif des 25, excédé.

Magistrats débordés

Certaines réactions, estiment les avocats, prêtent au ridicule. C’est le cas de l’explication donnée par la télévision d’Etat après la vague d’émoi qu’a causé la fuite de Sayda Agerbi, «  elle a pu quitter le territoire à cause de l’encombrement des tribunaux qui n’ont pas pu traiter à temps la requête du ministre des finances », a-t-on entendu. « Rien que ca! Les adeptes des réseaux sociaux s’en moquent. Il circule sur Internet que Moubarak a demandé à être jugé en Tunisie, pour s’assurer d’une issue favorable ».

D’autres faits intriguent. Malgré le volume énorme du dossier en instruction, il a été confié à un seul juge, qui vient d’être muté à 8 kilomètres de Tunis. Le nouveau juge qui prendra le relais, le 16 septembre, devra tout reprendre de zéro. « D’où des lenteurs et le risque de destruction de certains moyens de preuves », craint Me El Bassi.

On note également une tiédeur suspecte des médias, le souhait silencieux d’une partie de l’élite, des anciens du régime et responsables de partis politiques d’obtenir un consensus et d’éviter les poursuites. Les initiatives médiatiques et politiques de réconciliation se multiplient en effet. Comme par exemple le colloque organisé par la chaine Hannibal V qui a réuni les représentants de plusieurs formations politiques et des intellectuels, autour du thème de la réconciliation nationale. Un sujet souvent développé dans les émissions de cette chaine privée, qui est loin d’être la seule à observer cette démarche
Bien que fragilisée par la répression et la peur de l’amalgame avec les fauteurs de trouble , la mobilisation de la rue a repris mardi. Un rassemblement était prévu Avenue Bourguiba, pour protester contre la libération des deux ministres de Ben Ali et la fuite scandaleuse de Sayda Agerbi.

Retour des manifestations de rue

Un sit-in serait également prévu lundi matin devant le ministère de la Justice. Après le scandale de la fuite facilitée des anciens apparatchiks du régime Ben Ali, le procureur général en charge du dossier, M. Nejib Maaouia, aurait été mis à l’écart. Cependant ce sursaut au sein du ministère de la justice est loin de résoudre tous les dysfonctionnements. «Ce procureur n’a pas été démis de ses fonctions, il a été muté à la cour de cassation. Je m’interroge sur la logique de cette décision, qui voudrait que les personnes ayant commis des fautes se retrouvent dans cette cour prestigieuse, qui ne devrait pas être assimilée à un rébus », s’insurge Me Mohamed Abbou.

Il fait observer que la mutation de ce procureur contesté dans une juridiction plus haute s’assimile plus à une promotion qu’à autre chose. « Écarter ce procureur ne doit pas empêcher l’ouverture une enquête administrative pour établir les responsabilités. Si le gouvernement veut réagir à la pression par ce genre de décision, cela prouve qu’il a une influence sur l’appareil judiciaire. Pourtant, il s’en défend en évoquant l’indépendance de la justice, lorsqu’on l’interpelle sur les lenteurs et obstacles rencontrés lors des procédures contre les caciques de l’ancien régime », commente Me Soumaya Abderrahmane, du collectif des 25.