Tunisie : « Il n’y a pas eu de révolution sociale »

Vincent Geisser

Le jeune homme d’une vingtaine d’années qui s’est immolé mardi matin sur l’avenue Bourguiba, à Tunis, un haut lieu de rassemblement des manifestants, est décédé. Un acte qui renvoie à l’immolation en décembre 2010 du jeune Mohamed Bouazizi, à Sidi Bouzid. Ce qui fut l’élément déclencheur de la révolution du Jasmin. Vincent Geisser, Chercheur à l’Institut français du Proche Orient (Ifpo Beyrouth), explique à Afrik.com pourquoi cet acte dramatique de contestation sociale n’augure pas d’une nouvelle révolution. Interview.

Vincent Geisser
Afrik.com : Deux ans après Mohamed Bouazizi, un autre jeune tunisien s’immole et décède. Comment interpréter ce nouvel acte de contestation sociale ?

Vincent Geisser :
C’est un accident dramatique. Cela s’inscrit dans le registre des immolations survenues en Europe. Il s’agit d’un signe de désespoir. Il ne faut pas en faire des conclusions sociologiques hâtives. On n’est pas dans l’acte qui a déclenché les prémices de la révolte populaire en Tunisie. Dans ce cas-ci, c’est juste un acte de désespoir individuel, et non un acte encadré par un parti politique dont les militants font don de leur corps pour créer un soulèvement.
Cet acte n’est pas comparable à l’immolation de Mohamed Bouazizi en décembre 2010 qui, contrairement à celui-ci, traduisait un investissement collectif. Certes, au départ, c’était un acte isolé mais le contexte était explosif. Quelques mois auparavant, il y a eu plusieurs immolations dans la région du Sud de la Tunisie, mais elles n’étaient pas accompagnées d’investissement collectif. Or, l’immolation de Mohamed Bouazizi s’inscrivait dans un mouvement de manifestations et de contexte protestataire.

Afrik.com : Même si cette nouvelle immolation n’augure pas d’une seconde révolution, le climat social en Tunisie reste tendu. Le pays frôle l’embrasement, à quoi doit-on s’attendre ?

Vincent Geisser :
Contrairement à l’immolation, mardi, du jeune vendeur à la sauvette; celle de Mohamed Bouazizi est survenue dans un contexte de fermeture totale, dans un régime autoritaire pendant lequel toutes les manifestations étaient réprimées. Alors que l’acte d’hier s’est fait dans une période où les jeunes disposent de tous les moyens de manifestation. On ne peut donc pas comparer les deux immolations. Celle de l’avenue Bourguiba n’est pas un acte politique.
La Tunisie traverse une crise économique profonde qui remet en cause la dignité des gens à tous les niveaux. L’immolation est une forme de suicide dans l’espace public. Comme dans tous les pays qui font face à des contextes sociaux désespérés, on peut s’attendre à de tels actes individuels, significatifs d’un malaise social.

Afrik.com : Dans un climat social si délétère, ponctué par le chômage de masse, quelle peut être la réponse politique la plus appropriée pour calmer la pression populaire ?

Vincent Geisser :
Il faut reconsidérer la dignité des gens. La Tunisie se trouve dans un contexte économique très dur identique à ce qui se passait avant, sous le régime de Ben Ali. La révolution n’a pas permis de résoudre les problèmes socio-économiques. Il n’y a pas eu de révolution sociale et économique.

Afrik.com : Est-ce que le nouveau gouvernement d’union, accordant les ministères régaliens aux indépendants, formé par le nouveau Premier ministre Ali Larayedh, est une solution crédible à la crise qui ravage la Tunisie ?

Vincent Geisser :
C’est un gouvernement de gestion. Qui travaillera au jour le jour. Il ne faut pas s’attendre à des grandes réformes socio-économiques. Avec l’assassinat de Chokri Belaïd, la Tunisie risquait de tomber dans le chaos. D’où ce compromis ministériel pour maitriser la situation. Comme en Europe et dans le Monde arabe, la Tunisie est régie par un système inégalitaire. Et le nouveau gouvernement ne remettra pas en cause cette orthodoxie néolibérale.