Triste bohème

Samuel a 25 ans. Il est Sierra Léonais. Sur les chemins de l’exode depuis 9 ans, il a quitté son pays pour fuir la guerre civile. Du Nigeria à la Centrafrique en passant par le Tchad, il vit aujourd’hui dans un camps de réfugiés au Congo. Fatigué d’une vie d’errance, il rêve de construire quelque chose, n’importe quoi, dont il pourrait être fier.

De notre envoyé spécial à Brazzaville

 » J’ai quitté mon pays pour fuir les massacres et pour éviter d’être enrôlé de force dans l’un ou l’autre des deux camps « . Trop heureux de trouver une personne qui parle anglais à Brazzaville, Samuel Dumbar se confie à coeur ouvert. A 25 ans, il a déjà le regard fatigué, usé. Il est Sierra Léonais. Pays qu’il a quitté, seul, voici 9 ans pour fuir la guerre civile. Nigeria, Tchad puis Centrafrique, il ne connaît de la vie que l’errance et les camps de réfugiés. Dernier en datte, celui de Kintélé au Congo. Il est descendu à Brazzaville pour se faire enregistrer auprès du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) et officialiser un statut qu’il ne connaît que trop bien.

De ses parents et de ses huit frères et soeurs il est sans nouvelle depuis 1991.  » Chacun a pris sa propre direction. Je ne sais pas où est mon père, je ne sais pas où est ma mère, je ne sais même pas s’ils sont encore en vie « .C’est sur un bateau affrété par la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest) qu’il rejoint le Nigeria. Ibadan. Une ancienne université dans l’état d’Ogun, reconvertie en partie en camp par les autorités de Lagos pour accueillir les réfugiés.

Il y restera un an. Et verra mourir beaucoup de gens.  » Le HCR nous donnait de la nourriture, des soins et des médicaments, mais il y en a qui mourraient de maladies, de diarrhées ou de choses comme ça « . Comme si cela ne suffisait pas, la menace venait également des autochtones.  » Ogun est un état de sorciers. Ils nous tuaient pour avoir nos yeux ou nos viscères. Il a fallu que le gouvernement les menace de terribles représailles pour qu’ils arrêtent leur meurtres « .

Tchad, Centrafrique et Congo

Sur les conseils du HCR, il aurait dû rentrer chez lui. Le programme de rapatriement était en place. Mais avec un père officier dans l’armée régulière et une maison au beau milieu des terres du chef rebelle du Ruf (Front révolutionnaire uni), Foday Sankoh, sa vie ne tient qu’à un fil. Avec huit autres réfugiés, il traverse la frontière pour se rendre au Tchad. Ils voyagent comme ils peuvent et assurent leur subsistance, au hasard de rencontres, grâce à la générosité de personnes émues par leur triste sort.

Le groupe s’éparpille et chacun poursuit son destin. Pour Samuel, ce sera Bangui. Nouveau camp de réfugiés. Petit à petit, il y trouve ses marques et se met à rêver d’un avenir plus radieux. Mais la tentative de coup d’état de la rébellion contre Félix Ange Patassé le jette de nouveau sur les routes de l’exode.  » La ville était divisée en deux, chacun son camp. Puis les Libyens sont venus aider les forces gouvernementales. C’était devenu dangereux, je suis reparti « . Direction : le Congo.

Et Samuel ajoute le camp de Kintélé à sa liste. Sierra léonais, Rwandais, Ougandais, Burundais, le camp est immense.  » C’est le pire de tous « , confie-t-il, amer.  » C’est vraiment trop compliqué ici. Ils ont de l’argent pour les réfugiés mais ils l’utilisent à autres choses. Et puis la bureaucratie est très lourde. Pour être reconnu comme réfugié par le HCR, il me faut une attestation du gouvernement congolais. Ils nous laissent seuls faire les démarches. Aujourd’hui j’ai besoin de photos, je n’ai pas d’argent. Mais il faut que je me débrouille. Arrivé depuis le 25 février dernier, écoeuré il souhaite déjà repartir pour Bangui, « où la vie est plus facile « .

Un bilan noir de sa vie

On lui dit d’aller chercher de l’aide auprès de la communauté musulmane. Il s’y refuse.  » On va me demander d’aller à la mosquée et de prier, mais ce n’est pas ma religion. Je ne veux pas mentir à Dieu « . Qu’on lui parle de la Croix Rouge et son regard s’enflamme d’indignation.  » Ridiculus « . Eloquence d’un mot inutile à traduire qui en dit long sur son ressentiment.  » Je me demande même ce que c’est gens font ici « . Sévère.

Qu’a-t-il appris de sa vie de transit ? Pas grand chose.  » J’ai appris la souffrance et la mendicité. Ce sont les seules choses que j’ai accomplies et je n’en retire pas une grande fierté. Je suis fatigué. La seule chose que je demande aujourd’hui c’est de pouvoir faire quelque chose par moi même. Je sais faire le pain et la pâtisserie. Je pourrais monter ma petite affaire « . Mais pour l’heure, il n’a rien. Pas d’argent, pas de famille, pas même d’identité. Il n’a que son nom, hérité de parents dont il a perdu toute trace.