Trafic d’armes aux frontières de l’Algérie

Durant les trois dernières années, les saisies d’armes à feu n’ont cessé d’augmenter en Algérie. Les statistiques le montrent assez bien.

En 2005, les services de la gendarmerie ont récupéré 20 pistolets automatiques et 110 fusils de chasse, alors qu’en 2006, ils avaient saisi 28 pistolets et 110 fusils de chasse. En 2007, le nombre de pistolets récupérés a atteint 73, alors que celui des fusils de chasse, 224. Rien que pour les quatre mois de l’année en cours, 31 pistolets et 116 fusils ont été saisis par les mêmes services. Ces statistiques ne prennent pas en compte les armes récupérées dans le cadre de la lutte antiterroriste, et qui sont de loin plus nombreuses et plus puissantes.

Une tradition ancienne

Pour de nombreux spécialistes, le trafic d’armes légères en Algérie remonte à très loin dans l’histoire du pays, notamment durant la colonisation. D’ailleurs, plusieurs armes datant de l’époque de l’émir Abdelkader et d’autres résistants, à l’image de cheikh Bouamama, El Haddad, El Mokrani, etc. ont été récupérées. L’autre phénomène constaté est celui de la détention d’armes remontant à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui faisaient partie du stock d’armement allemand et allié que la résistance algérienne de l’époque a récupéré et dissimulé dans des caches secrètes en vue du déclenchement de la révolution, après les massacres du 8 mai 1945. Après l’indépendance, une partie de ces armes et compte tenu du contexte politique (affaire Chaâbani) n’a pas été restituée aux autorités. Elles sont restées entre les mains de nombreux citoyens et sont devenues une source d’approvisionnement pour la contrebande. C’est ainsi que se sont constitués les premiers réseaux de trafic d’armes, notamment dans certaines régions qui se sont progressivement spécialisées dans cette activité. A ce titre, les localités de Magra, Djezzar, Barika et bien d’autres dans les wilayas de M’sila, Biskra et El Oued, se sont transformées en véritables plaques tournantes.

Selon les services de sécurité, le schéma d’organisation et de localisation de ces réseaux s’appuie également sur une autre donnée, celle des régions du pays ayant connu un fort taux d’émigration vers l’Europe. En effet, précisent nos sources, lors de leur retour au pays pour des vacances, bon nombre d’émigrés pratiquent ce trafic en introduisant des armes de chasse ou de poing dans leurs bagages. Il s’agit surtout d’émigrés natifs de Relizane, Tizi Ouzou, Béjaïa, Bouira, M’sila et Skikda.

Parallèlement à cette filière en provenance d’Europe, est apparu dès le début des années 90, un nouveau réseau de trafic d’armes de poing, surtout des pistolets automatiques. Importées d’Egypte par des importateurs de tissus, ces armes étaient dissimulées dans des containers, puis vendues à de richissimes commerçants et hommes d’affaires. Cette période coïncidait avec l’éclatement du scandale des D15, ces autorisations douanières qui permettaient aux importateurs de faire transiter par l’Algérie la marchandise destinée aux pays africains ou maghrébins. Des dizaines, voire des centaines de containers bourrés d’armement étaient déchargés en Algérie, avant de poursuivre leur route, souvent avec la complicité des douaniers. Même si tout le monde reconnaît l’ampleur de ce scandale, aucun des services de sécurité, y compris l’administration douanière, n’a été en mesure d’évaluer la quantité d’armes mises sur le marché de la contrebande.

Le terrorisme, un facteur aggravant

Quoi qu’il en soit, aucune de nos sources sécuritaires n’a pu cacher le fait que le nombre d’armes détenues illégalement est loin d’être négligeable. D’autant qu’un autre facteur, le terrorisme, est venu se greffer à cette situation. Des entrées massives d’armements de guerre, pistolets et fusils mitrailleurs (kalachnikovs, roquettes et lance-roquettes, diktariov et autres) à partir des frontières sud avec le Mali et le Niger, ont été effectuées non seulement par les contrebandiers, mais surtout par les terroristes qui ont trouvé en ces régions une source d’approvisionnement importante, après la fermeture de la frontière ouest du pays et le démantèlement de leurs premières filières d’Europe. L’alliance étant bien scellée entre les groupes armés et les contrebandiers, le volume de ces trafics a pris considéra-blement de l’am-pleur, notamment depuis la fin des années 90, au point où il est plus facile d’acheter unkalachnikovs à Ouargla, Tamanrasset, El Oued et Illizi, qu’une voiture.

Les spécialistes présentent néanmoins Batna comme étant la plaque tournante du trafic d’armes qu’elles soient destinées aux terroristes, aux contrebandiers ou autres. De par sa situation géographique et ses frontières avec cinq wilayas, elle a de tout temps été le théâtre d’importantes opérations de saisies. Les statistiques des affaires traitées par le groupement de gendarmerie montrent une hausse importante. Ainsi en 2006, 12 affaires ont été traitées et 12 armes récupérées ; en 2007, les gendarmes ont traité 132 affaires, et 2 pistolets Beretta ainsi que 57 fusils de chasse saisis alors que durant le premier trimestre 2008, déjà 35 affaires traitées et une dizaine d’armes récupérées. Ces prises augmentent progressivement, du fait, nous expliquent les services de la gendarmerie, du dispositif mis en place à travers des barrages fixes dressés tout au long des réseaux routiers utilisés généralement par les trafiquants. Ces prises sont expliquées aussi par le recours, depuis quelques années seulement, aux détecteurs de métaux et aux brigades canines qui flairent les armes et les explosifs.

Mais hormis les régions de Djelfa, M’sila, Biskra, et les régions frontalières de l’extrême sud, le phénomène touche également les frontières est et ouest du pays, notamment les wilayas de Tlemcen et Tébessa, où un autre type de trafic s’exerce, à savoir celui des mines antipersonnel, des engins explosifs, des détonateurs, des cordeaux détonants, des mèches lentes et des cartouches pour fusils de chasse. Ces équipements de guerre alimentent en général les réseaux de contrebande qui les revendent à leur tour aux groupes terroristes, mais également aux pêcheurs qui les utilisent dans la pêche en haute mer. Il est néanmoins important de relever qu’entre les terroristes et les contrebandiers existe un deal qui permet aux premiers d’acheminer leur marchandise en toute sécurité, et aux seconds d’être recommandés auprès des négociants d’armes des régions du Sahel.

Salima Tlemçani, pour El Watan