Togo : « Nous sommes engagés dans une phase d’apaisement »

Pascal Bodjona

Pascal Bodjona, le directeur de cabinet du Président de la République togolaise, Faure Gnassingbé, est, cette semaine, de passage à Paris. L’occasion pour lui de revenir sur l’évolution du dialogue inter-togolais, qui s’est soldé par la signature, le 6 juillet dernier, d’un « accord politique de base ». Un accord que le parti de Gilchrist Olympio s’est refusé à entériner.

Avec la contribution de John Dossavi

Pascal Bodjona Ancien ambassadeur du Togo aux Etats-Unis, Pascal Bodjona est le directeur de cabinet du Président de la République du Togo depuis mai 2005. En visite en France, celui que l’on considère comme l’un des piliers du régime de Faure Gnassingbé, a été reçu notamment au Quai d’Orsay et au ministère de la Défense. « Après l’accord (l’accord politique de base, ndlr) à mi-chemin et quand on la chance de rencontrer les autorités françaises, on se doit de leur faire le point sur ce qui a été fait, ce qui reste à faire ou à parfaire ». C’est en ses termes que le directeur de cabinet a expliqué le volet officiel de sa présence sur le territoire français.

Afrik.com : Quel bilan pouvez-vous faire après un an d’exercice du Président Faure Gnassingbé à la tête du Togo?

Pascal Bodjona :
Il serait trop tôt et prétentieux de dresser un bilan après une année d’exercice de pouvoir du Président Faure. Mais globalement, nous pouvons dire que sur le triple plan politique, économique et social, des avancées notables peuvent être constatées. La politique d’apaisement et d’ouverture du Président de la République, telle que définie dans son programme de campagne, a été entièrement réalisée. Vous avez souvenance de toutes ses rencontres que le Président a initiées avec les différents acteurs politiques, l’opposition et particulièrement M. Gilchrist Olympio, le leader de l’Union des forces de changement (UFC). De même que la mise en place d’une commission chargée de revisiter l’histoire politique de notre pays en vue de l’identification des hommes politiques qui l’ont marquée afin de les honorer.

Afrik.com : D’où la célébration, le 13 janvier dernier, d’une messe en hommage à Sylvanus Olympio ? .

Pascal Bodjona :
Dans cet esprit d’ouverture et d’apaisement, le Président Faure a ordonné que soit célébrée une messe à laquelle lui-même a personnellement pris part en mémoire de Sylvanus Olympio. Un fait historique remarquable. Pendant près de 40 ans, les partisans de l’opposition ont toujours organisé des messes, mais dans la plus grande clandestinité. Vous avez aussi pu remarquer la réhabilitation, à travers une manifestation très importante, de la date du 27 avril (date officielle de l’indépendance du Togo, ndlr). Une date qui a été pendant longtemps reléguée aux oubliettes… Les libertés publiques sont désormais importantes, la réforme judiciaire a été entamée, le dialogue inter-togolais a repris et s’est déroulé dans de très bonnes conditions…

Afrik.com : Sauf apparemment pour l’UFC qui a refusé de signer, jeudi dernier, « l’accord politique de base » qu’elle qualifie « d’escroquerie politique » et qui a demandé ce mardi à la communauté internationale de soutenir ce dialogue inter-togolais…

Pascal Bodjona :
Je ne voudrais pas en tant que responsable douter de la bonne foi des autres acteurs politiques, d’autant que nous sommes engagés dans une phase d’apaisement. En réalité, cet accord ne reprend que les propositions faites dans leur globalité par l’UFC et la Convention démocratique des peuples africains (CDPA). Le leader de la CDPA a reconnu, samedi, lors des débats que nous avons eu ensemble, que ce projet d’accord contenait 80% des acquis. Et que si sa formation n’avait pas signé, c’était parce qu’elle n’était pas d’accord sur son appellation, mais pas parce qu’elle était fondamentalement opposée à son contenu. Nous nous sommes fixé deux semaines pour le dialogue, finalement nous avons fait deux mois. Constatant qu’il n’y avait que quelques points de désaccord, qui ne sont même pas fondamentaux, nous nous sommes dit qu’il serait bienvenu de consigner dans un document ce que nous avions déjà eu comme acquis. Le mérite de ce dialogue, c’est d’avoir, pour la première fois, réunis des Togolais qui ne pouvaient même pas se parler. Aucun sujet n’a été écarté. Néanmoins, si certains avaient d’autres préoccupations qu’ils n’ont pas eu le courage de préciser, qu’ils nous le disent. Sinon, je ne peux vraiment pas douter de leur bonne foi. Mais ce qu’ils sont en train de dire frise la mauvaise foi…

Afrik.com : L’UFC, dont vous avez rencontré très récemment le leader, estime en que certains sujets sensibles n’ont pas été évoqués. Celui par exemple du retour à la Constitution de 1992 où les pouvoirs sont partagés entre le Chef de l’Etat et son Premier ministre. Dans ce contexte, quelles sont les concessions que le gouvernement togolais est prêt à faire et iriez-vous jusqu’à faire celle-là?

Pascal Bodjona:
Nous n’y sommes pas opposés, mais dans la pratique, je pense que nous devons nous comprendre. Le Président de la République n’a aucune prérogative pour rétablir une Constitution modifiée et je vous rappelle que même modifiée, on l’appelle toujours Constitution de 1992. Si on doit la rétablir, cela fera l’objet d’une nouvelle révision constitutionnelle. Personne au dialogue n’a accepté que l’on donne mandat à l’Assemblée actuelle. Et pour toucher à la Constitution, il faut l’Assemblée nationale, une assemblée qui est composée à plus de 80% du parti au pouvoir. Dans l’hypothèse où elle serait en mesure de modifier la Constitution, en prenant en considération ces nouvelles préoccupations, cette assemblée ne sera-t-elle pas accusée d’avoir opéré des modifications de manière unilatérale ? Voilà, la grande question ! Sur les sujets qui touchent à la Constitution, il faut un débat.

Afrik.com : Comment pensez-vous pouvoir décanter la situation ?

Pascal Bodjona :
D’abord, je voudrais rappeler ce que l’opposition réclamait, il y a un an, par rapport au dialogue interrompu avant la mort du Président Eyadéma. Elle réclamait l’application de l’Accord cadre de Lomé qui consacrait la mise en place d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) dont la composition serait paritaire. Ses prérogatives : organiser les élections et les superviser en liaison avec les services de l’Etat. L’Accord cadre a été signé en 1999, mais dans la rédaction du code (électoral) qui a suivi, il n’ a pas été tenu compte de ces grands principes. On a préféré continuer l’organisation des élections au ministère de l’Intérieur et laisser seulement la tâche de supervision à la Ceni. Pourquoi l’opposition réclamait la commission paritaire ? D’un côté, nous avons les cinq partis de l’opposition signataires de l’Accord cadre et en face la mouvance présidentielle qui comprend, entre autres, le grand parti du RPT (Rassemblement du peuple togolais, ndlr), les collectifs de partis se reconnaissant de la sensibilité présidentielle et les associations. Aujourd’hui, non seulement, le RPT a accepté, sur instruction du Président, de rétablir entièrement la Ceni : désormais au Togo, c’est une commission indépendante qui organisera les élections et qui les supervisera. Mais, en plus, l’opposition a demandé qu’on enlève « en liaison avec les services de l’Etat », et la concession a été faite. Cette même opposition dit maintenant qu’il faut revoir la commission paritaire. Vous comprenez que la mouvance présidentielle, qui comprend plus d’une vingtaine de partis politiques et d’associations avec le RPT, ait le même nombre de représentants à la Ceni au même titre de partis dont l’existence se ramène, avec difficulté, à 10 ou 15 membres de leurs bureaux ? Mais il y a eu concession, le projet d’accord a fait une entorse en amputant 50% de ce qui devait revenir au RPT. Nous avons instauré ce dialogue par rapport aux 22 engagements pris auprès de l’Union européenne. Le point 1.3 dit de relancer le dialogue avec les partis d’opposition en vue de la révision du cadre électoral sur la base de l’Accord cadre de Lomé. Bien que ces 22 engagements limitent le cadre de ce dialogue, le Président l’a voulu plus ouvert avec des points, qu’il y a, à peine un an et demi, étaient des sujets tabou. Ces points ont été débattus au dialogue dans la sérénité.

Afrik.com : Lesquels par exemple ?

Pascal Bodjona :
Comme celui de l’armée. Seul le RPT (Rassemblement du peuple togolais), la mouvance présidentielle n’a fait aucune observation. Ce sont l’UFC, le CAR et la CDPA qui ont fait les propositions contenues dans le projet qu’on nous a fait parapher. C’est eux qui ont proposé qu’il y ait désormais une démarcation entre la gendarmerie, la police et les forces armées. L’UFC a proposé que la réforme de l’armée soit opérée avec l’aide de la hiérarchie militaire et l’appui des partenaires extérieurs. C’est la CDPA qui a suggéré que l’on renforce, en moyens humains et matériels, la police et la gendarmerie en vue de leur donner la possibilité d’exercer leur rôle de forces de maintien de l’ordre et qu’il y ait une déclaration du gouvernement pour appeler l’armée à éviter de s’immiscer dans le débat politique. Il a été dit que l’armée devait se contenter de sa mission telle que définie par la Constitution, qu’elle doit se rendre apolitique et républicaine. En ce qui concerne la question de l’impunité, certains ont proposé qu’on mette en place une commission dont la mission serait de faire la lumière sur les actes de violence politique. Nous nous sommes aussi entendus sur la mise en place d’un mécanisme pour permettre un dialogue permanent sur les sujets d’intérêt national, sur un autre de suivi de la bonne application des décisions du dialogue. Accord total. Nous avons convenu d’exhorter le Président de la République à former un gouvernement d’Union nationale dans lequel toutes les formations politiques se retrouveraient. Cela fait partie du programme du Président…

Afrik.com : Vous êtes à Paris où vous avez rencontré un certain nombre de représentants de la presse nationale et internationale. Quand vous parlez, c’est un peu comme si le Président s’exprimait puisque êtes très proche de Faure Gnassingbé. Est-ce que cela fait partie d’une nouvelle stratégie de communication pour rompre, à travers vous, avec cette aura de discrétion qui l’entoure ?

Pascal Bodjona :
Ce que je dis, ce n’est pas le Président qui le dit. Je suis certes collaborateur du Président, mais je m’exprime en tant que représentant du parti ayant participé au dialogue. Pour ceux qui le connaissaient avant qu’il ne soit député, ministre et Président, c’est un homme qui ne s’agite pas. La sagesse dit : « Quand ce qu’on a à dire n’est pas plus beau que le silence, il faut se taire ». Quand le Président parle, c’est un chef d’Etat qui parle, il faut que ce qu’il dit soit consacré, sacré. C’est un homme humble qui préfère écouter. Si vous passez une heure avec le Président Faure, il vous écoute pendant 50 minutes et il se réserve 10 minutes pour répondre. Et je vous dis que nous comptons sur la diaspora, car qu’on le veuille ou non, le Président Faure est de la génération des jeunes. Il y a eu dans le passé beaucoup de choses, nous les déplorons, mais la volonté d’aller de l’avant doit être soutenue. Aidons le Président à créer les conditions favorables pour que les gens de la diaspora, les Togolais qui sont formés ici, des cadres, puissent revenir un jour pour contribuer à la construction du pays.

Afrik.com : Justement qu’est-ce que vous envisagez de faire pour le Togo sur le plan économique car la jeunesse ne demande qu’à travailler ?

Pascal Bodjona :
Malheureusement, nous avons été un peu lésés par la nature. Mais la force des hommes peut constituer une grande richesse. Certains pays sont dotés de toutes les ressources naturelles, pourtant le développement n’y est pas visible. C’est le travail que nous avons commencé, c’est un long chantier. Il faut aussi que le pays soit aidé : certains Etats disposent d’un appui budgétaire de 60%. Vous voyez les sanctions de l’Union européenne… Faire une route ou donner des structures d’équipement à un hôpital, qu’est-ce que cela à avoir avec la politique ? Ce n’est naturellement pas les gens du RPT qui vont utiliser une route bien faite, ce ne sont pas les opposants non plus, c’est pour tous les Togolais.

Afrik.com : L’ancienne « Suisse » africaine est sous sanction économique depuis 1993…

Pascal Bodjona :
C’est cynique de penser que les sanctions pénalisent les gouvernants. Il peut d’ailleurs avoir sanction, mais le financement de l’Union européenne pour réhabiliter les routes, les centres de santé, les écoles… Nous pouvons ne pas nous entendre sur le plan politique, mais parler d’une même voix pour que ces actions soient réalisées. Si on crée un climat de paix et de confiance, naturellement, les investisseurs viendront. Même les Togolais qui ont la possibilité d’investir. Tant qu’ils auront l’impression que le climat n’est pas assaini; que cette bagarre peut déboucher sur des actes de violence, personne ne voudra mettre un sou pour que demain sa maison soit détruite ou que son commerce soit pillé. Créons des conditions favorables et que désormais la politique puisse être faite au Togo sans qu’on ait recours à la violence. En cela aussi, il faut que chacun de nous fasse l’effort de bannir l’esprit tribal et ethnique. Il n’y a pas que des mauvais dans la mouvance présidentielle et les bons dans l’opposition. Faisons un effort pour que la haine tribale soit bannie. Togolais du Sud, du Nord, nous sommes d’abord tous Togolais avant d’appartenir à des entités ethniques et géographiques.