Théo Ananissoh, des reptiles et de l’amour

Théo Ananissoh, écrivain d’origine togolaise, vit en Allemagne où il enseigne la littérature africaine francophone, à l’université de Cologne. Son deuxième roman, Un reptile par habitant, est paru cette année aux Editions Gallimard. Dans une écriture sobre et sensuelle, il raconte dans un style à mi-chemin entre la fable et le polar l’histoire des pays africains depuis les proclamations d’indépendance. Interview.

Théo Ananissoh est né en 1962 en Centrafrique de parents Togolais. Il y a vécu jusqu’à l’age de 12 ans avant de “revenir” au Togo. Il a fait des études de lettres à la Sorbonne où il a obtenu une Maîtrise de Lettres Modernes et un doctorat en Littérature Générale et Comparée. Entre 1996 et 2001, Théo Ananissoh a été engagé par l’université de Cologne (Allemagne) pour y enseigner la littérature africaine francophone. Pour Lisahohé il a obtenu une bourse de l’université de Bayreuth qui est un important centre d’études africaines. Il est resté en Allemagne où il enseigne le francais. Fin janvier, son deuxième roman, intitulé Un reptile par habitant, est paru aux éditions Gallimard.

Afrik.com : Un reptile par habitant, que voulez-vous exprimer avec ce titre mystérieux ?

Théo Ananissoh :
Ce n’est pas un titre si mystérieux que cela. Il part simplement de l’idée que le monde dont il s’agit est un univers où tout le monde rampe. Reptile veut dire : qui rampe. Comme métaphore, je trouve ce mot bien riche et pertinent. La classe des reptiles regroupe à la fois des prédateurs et des proies, à la fois (si j’ose dire) des « méchants » et des « gentils ». Vous avez aussi bien le crocodile ou le serpent à lunettes que la tortue ou le lézard. Mon sentiment est que, quelle que soit la force apparente de chacun, personne n’est véritablement en sécurité et ne mène une vie digne dans l’univers que je décris. Vision de romancier, bien entendu. Je ne juge pas un endroit en particulier.

Afrik.com : Le roman semble être un polar. Il y a un mort, une enquête. Mais on a l’impression qu’il ne s’agit pas d’un vrai polar. Parce que, en même temps, on est dans le monde des coulisses politiques africaines…

Théo Ananissoh :
Je ne sais pas moi-même dans quel genre situer mon roman. Cela vient du fait que la question du genre n’a pas été ma préoccupation au départ. Ce qui a été mon souhait, ma volonté, c’était de saisir en une sorte de fable ce que me semble être la nature de l’histoire des pays africains depuis les proclamations d’indépendance. Je suis né en 1962, c’est-à-dire deux années après le début de ces indépendances africaines. Je voulais établir une lecture synthétique de ces quarante ou quarante-cinq années de prétendues indépendances qui sont aussi celles de ma propre existence. Je pense que le fond explicatif de cette époque africaine, c’est l’absence de lois entre les hommes, donc de la politique. Et cette absence signifie bien entendu absence de sécurité et de vie tout court pour tout le monde, aussi bien pour le crocodile que pour le lézard. Mon roman illustre, je crois, une telle situation. Donc, pour répondre à votre interrogation, disons que c’est à la fois un suspense et une fable.

Afrik.com : Considérez-vous vos deux livres comme des polars ou plutôt comme des romans politiques?

Théo Ananissoh :
Question difficile. Sincèrement, je ne sais pas. Ce sont deux romans bien distincts. Lisahohé (Gallimard, Paris 2005) développe la sensibilité et la mémoire (personnelle et collective). Un reptile par habitant réfléchit à l’histoire africaine comme je l’ai dit plus haut, et exalte peut-être un peu la sensualité. C’est tout ce que je peux dire.

Afrik.com : L’érotisme fait partie de vos deux romans. Dans Lisahohé, il est caché et subtil, plutôt à deviner ; dans Un reptile par habitant, il est plus direct, mais avec un grand respect pour les femmes. Or, vous faites allusion au fait que la politique, la dictature imprègne la sexualité des gens.

Théo Ananissoh :
Lisahohé et Un reptile par habitant expriment tous les deux la fascination que j’éprouve pour le corps. J’ai été un un peu étonné qu’on n’ait pas perçu cela dans Lisahohé. Avec Un reptile par habitant, j’ai vraiment souhaité écrire un texte sensuel, qui se lise avec un certain plaisir. Je crois que je rends hommage au corps dans ce roman, au corps et à ses plaisirs quand c’est l’esprit qui est aux commandes. C’est bien pourquoi il y a ce que vous appelez un grand respect pour les femmes. La fascination pour le corps dont je parle, en fait, concerne le corps féminin. A mon sens, le corps de la femme incarne la beauté ; il est avant tout forme. Il rejette l’idée d’efficacité et d’utilité ; et pourtant c’est là que germe la vie. Il y a chez Thomas Mann, en particulier dans La Montagne magique, de très beaux passages qui expriment mieux que mes phrases cette fascination pour le noble corps de la femme. Quant à votre seconde observation, oui, un des personnages d’Un reptile par habitant estime que l’arbitraire politique, l’absence de liberté civile empêche une sexualité noble. J’ai vu dernièrement un film allemand très bon – Das Leben der Anderen (La vie des autres). L’histoire se passe sous le régime non démocratique de l’Allemagne de l’Est. La sexualité y est vile (dans le film). Le désir pour le corps de l’autre s’y exprime par la contrainte physique, le chantage, le viol. C’est toujours ainsi. La sexualité humaine, me semble-t-il, exige le principe du consentement ; or, sous la dictature, les hommes prétendent pouvoir vivre sans ce principe justement.

Afrik.com : Un reptile par habitant, comme votre premier roman Lisahohé se déroule dans un pays africain fictif qui a connu la colonisation allemande. Un aspect assez rare dans la littérature africaine contemporaine. Le fait que vous êtes Togolais et que le Togo fut une colonie allemande joue-t-il un rôle pour vous ?

Théo Ananissoh :
Cette question m’est très agréable. Oui, le Togo en tant que cette réalité que nous voyons sur une carte de l’Afrique est une création de l’Allemagne de Bismarck – à la fin du XIXè siècle. Ce fait, plus celui de vivre en Allemagne depuis une douzaine d’années, expliquent bien entendu cette sorte de présence allemande que vous relevez dans mes romans. Vous savez que j’ai reçu à l’université de Bayreuth en 2003 une bourse de la Fondation Volkswagen (grâce au Prof. Janos Riesz) ; c’était pour Lisahohé et ce qu’il contient au sujet de l’Allemagne. L’histoire est une matière où je puise beaucoup pour mon imaginaire. Et dans Lisahohé, j’ai souhaité ramener à notre conscience de Togolais ce qui est le point de départ de notre pays, c’est-à-dire l’Allemagne.

Afrik.com : Votre style est sobre et concis. Avec un certain humour subtil. Un style que l’on trouve rarement chez les auteurs africains francophones. Avez-vous un modèle d’auteur ?

Théo Ananissoh :
Seconde question très agréable. Pas (seulement) pour les compliments dont je vous remercie, mais surtout pour cette idée de modèle. Je ne sais pas si Thomas Mann peut être vu comme un écrivain concis et sobre, mais j’aime beaucoup son œuvre. J’y reviens sans cesse. J’ai commencé à le lire à l’Institut Goethe de Lomé, et depuis je n’ai pas cessé. Je pense que c’est un très grand moraliste et que c’est peut-être une tournure de mon propre esprit. Je dois aussi beaucoup, je pense, au Britannique V. S. Naipaul. Les historiens latins – Salluste, Tacite… – sont des modèles de sobriété stylistique et morale auxquels je reviens chaque fois que j’écris. Je lis l’Afrique actuelle quand je lis ces historiens romains. Vraiment.

Afrik.com : Vous habitez et travaillez en Allemagne, vous écrivez en francais. Votre pays d’adoption vous a quand même influencé littérairement ?

Théo Ananissoh :
Sans aucun doute. De quelle manière exactement ? je ne saurais le dire. Il y a un état d’esprit, une morale collective, je dirais, en Allemagne qui déterminent sans doute mon travail d’écrivain. J’ai parfois le sentiment que l’Allemagne me met pour ainsi dire à l’abri d’une certaine légèreté, de certaines erreurs de sensibilité. Etre Africain, vous savez, c’est être dans la défaite et la frustration permanente. Et cela a tendance à développer chez les Africains (les intellectuels, les écrivains…) une sorte de volupté verbale afin de compenser un peu les frustrations de la réalité. Beaucoup de choses chez les Africains ne sont que des mots, du blablabla. Certains pays d’exil peuvent encourager à cela plus que d’autres. L’Allemagne est un contexte pragmatique, franc, très moderne. J’y suis à l’abri pour travailler comme je le souhaite. Cela dit, je n’y ai pas fait mes études. Cela a eu lieu en France. Et là, j’ai appris à aimer beaucoup un écrivain qui s’appelle André Gide. J’admire énormément son style ; sa langue française est extraordinaire, merveilleuse.

Afrik.com : Vous travaillez toujours sur la littérature africaine ?

Théo Ananissoh :
Oui, à l’occasion de certaines invitations. Par exemple, je suis invité à un colloque en Autriche en septembre 2007, et je vais y parler de quelques nouvelles tendances romanesques en Afrique de l’ouest.

 Commander Un reptile par habitant, Gallimard, 2007