Tenue « indécente » : la chasse aux pantalons lancée dans l’administration du Haut-Katanga


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La poche d'un pantalon jean
La poche d'un pantalon jean

Une simple note de service aura suffi à déclencher un débat national. En interdisant formellement aux femmes de la Fonction publique provinciale le port du pantalon, des mini-jupes et des vêtements jugés « indécents » comme les « sexy-body », l’administration du Haut-Katanga a ouvert une séquence polémique où se mêlent morale, discipline administrative et droits fondamentaux.

Une mesure au nom de la crédibilité de l’État

Signé par le chef de division provinciale de la Fonction publique, Célestin Katolo Mulobe, le document impose un code vestimentaire strict dans tous les services relevant de la province. Toute agente ne respectant pas ces dispositions s’expose à des sanctions disciplinaires sévères, pouvant aller jusqu’à la révocation. Dans sa note, l’autorité administrative justifie cette décision par la nécessité de renforcer l’image et la crédibilité de l’État. Le texte rappelle les principes fondamentaux du décret-loi de 2002 régissant les agents publics : intégrité, moralité, courtoisie et respect du public.

Au-delà de la question vestimentaire, la note insiste sur l’interdiction de l’ivrognerie, de la corruption et du « vagabondage sexuel », ainsi que sur l’obligation d’adopter un langage et un comportement irréprochables. Pour les partisans de la mesure, il s’agit d’un rappel nécessaire à la discipline dans une administration régulièrement critiquée pour son manque de rigueur. « L’agent public représente l’État. Il doit en incarner la dignité », estime un cadre provincial. Mais comme nous l’expliquait explique Martine Ilunga, femme d’affaires, en 2004 lors d’une chasse au pantalon du même type « Que les militaires s’en prennent aux filles qui portent des pantalons n’est pas une première à Kinshasa, Chaque régime croit devoir moraliser la société en s’en prenant à la mode féminine »

Une interdiction ciblée sur les femmes

Mais c’est l’interdiction spécifique du pantalon aux femmes qui concentre l’essentiel des critiques. Si la note évoque des « tenues indécentes », elle vise explicitement des vêtements féminins, ce qui soulève des accusations de discrimination. Des juristes rappellent que la Constitution congolaise consacre l’égalité entre les sexes et prohibe toute discrimination fondée sur le genre. Or, dans ce cas précis, aucune disposition similaire ne semble concerner les hommes.

Pour plusieurs organisations de défense des droits des femmes, la mesure va au-delà d’un simple code vestimentaire professionnel et s’apparente à une tentative de contrôle moral du corps féminin dans l’espace public. Autre point d’inquiétude : le caractère subjectif de certaines formulations. Que recouvre précisément la notion de « tenue indécente » ? Quels critères permettront d’évaluer une infraction ? Qui tranchera ? L’expression « vagabondage sexuel », également mentionnée dans la note, n’a pas de définition juridique précise, ce qui pourrait ouvrir la voie à des interprétations arbitraires.

Dans les couloirs des administrations de Lubumbashi, certaines agentes s’interrogent déjà sur la mise en œuvre concrète du texte. « Va-t-on nous renvoyer chez nous si nous portons un pantalon sobre et professionnel ? » confie l’une d’elles sous anonymat.

Discipline ou recul des libertés ? Un débat désormais national

La décision s’inscrit dans un contexte où les autorités congolaises, à différents niveaux, tentent régulièrement d’encadrer les comportements jugés contraires aux « bonnes mœurs ». Toutefois, la frontière entre régulation professionnelle et restriction des libertés individuelles demeure délicate. Pour ses défenseurs, la mesure relève du pouvoir hiérarchique de l’administration, qui peut fixer des règles internes de présentation. Pour ses détracteurs, elle constitue un recul en matière de droits des femmes et un précédent inquiétant.

Au-delà du Haut-Katanga, l’affaire suscite des réactions sur les réseaux sociaux et dans les milieux politiques. Certains appellent à un retrait ou à une révision de la note, d’autres soutiennent la démarche au nom des valeurs culturelles et de la moralisation de la vie publique. La question est désormais de savoir si cette « chasse aux pantalons » restera cantonnée à une polémique locale ou si elle ouvrira un contentieux plus large sur la place des femmes et l’égalité au sein de la Fonction publique congolaise.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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