Tapage et Njitapage : la perversion et les Héritiers du Renouveau


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Paul Biya
Le Président du Cameroun, Paul Biya

Le Président du Cameroun, Paul Biya, a célébré, dimanche dernier, ses quarante ans de pouvoir. Une opportunité saisie par l’avocate et entrepreneuse Christelle Nadia Fotso pour lui souhaiter un… joyeux anniversaire.

Monsieur le Président,

Depuis le décès de mon père, je vous écris chaque automne, religieusement. C’est un devoir de mémoire que j’accomplis sans attente et sans espoir. Je suis consciente que mes mots ne vous parviendront jamais. Toutefois, ils renforceront les préjugés et l’animosité de votre entourage et de tant d’autres qui n’ont ni la volonté ni la capacité de creuser, de dépasser un patronyme que je n’ai pas choisi et un héritage dont je ne bénéficie pas, mais dont j’ai tous les désavantages. En effet, le patrimoine qu’aurait laissé Fotso encourage la jalousie, les ressentiments, l’indifférence, les partis pris en rendant presque omnipotentes une passion de l’ignorance et une subjectivité petite. Le fait, Monsieur le Président, qu’il ne soit plus possible au Cameroun pour l’excellence d’exister sans compromission et que la courtisanerie ait été placée au-dessus de l’intelligence explique la perversion du Renouveau qui se résume désormais à deux mots : tapage et njitapage.

Monsieur le Président, le fait que vous soyez au pouvoir, depuis 40 ans, confirme que vous incarnez la Camerounité. Il n’est pas opportun, un jour d’anniversaire, de se focaliser sur votre bilan et sur ce que vous ne pouvez plus changer. Je ne vais donc user du passé que pour tenter de vous convaincre que vous êtes encore suffisamment maître du présent pour influencer positivement l’avenir. Cela veut dire accepter ce que vous voyez en réalisant que ceux qui vous idolâtrent ou vous déifient vous desservent sciemment, malicieusement ou niaisement. Incapables de se transcender en prenant de la hauteur afin de vous prolonger et de donner un second souffle au Renouveau, ils se contentent de vous flatter et de vous mentir pour que vous partiez sans faire trop de vagues. Il est donc essentiel de parler franchement d’héritage, d’héritiers, et de ce qui peut faire exploser une concession et une nation lorsque le Chef s’en va sans avoir tranché en oubliant que les héritages ne sont précédés d’aucun testament. Je connais cela hélas intimement et pense en toute humilité avoir un vécu qui me permet d’affirmer que le chemin de l’enfer est non seulement pavé de bonnes intentions mais très souvent emprunté avec amour et conviction quand l’ère est celle du matériel, de l’émotion et de la déraison. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage. 

Président Biya, vous gouvernez depuis 40 ans,  un endroit féerique ou il n’y a pas de justice mais simplement des justiciers et des aventuriers qui instrumentalisent presque toujours de manière arbitraire ou matérialiste l’Etat

Président Biya, il est indéniable que vous êtes entré dans l’histoire. Elle sera désormais votre unique et véritable juge. Cependant, vos héritiers devront vous prolonger pour montrer que le Renouveau n’était pas qu’une aventure individuelle qui a fini logiquement par s’autodétruire parce qu’elle était nihiliste et infertile. Mes affirmations, Monsieur le Président, ne sont pas gratuites. Elles sont celles d’une file qui prêche dans le désert et se bat seule pour la gloire de son père parce qu’il n’y a plus de femmes ou d’hommes d’honneur au Cameroun. Il est possible au pays du Renouveau d’avoir des centaines d’héritiers mais aucun enfant, donc oui, pas de véritable successeur. Président Biya, vous gouvernez depuis 40 ans,  un endroit féerique ou il n’y a pas de justice mais simplement des justiciers et des aventuriers qui instrumentalisent presque toujours de manière arbitraire ou matérialiste l’Etat. Cela, Monsieur le Président, devrait hanter vos nuits, le fait qu’il y ait autant de bouffons au cœur du Renouveau qui finissent toujours par se convaincre parce qu’ils ne sont qu’ego, n’ont pas de sur-moi, qu’ils sont vos égaux et peuvent prendre votre place. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Beaucoup ont donné des messes d’action de grâce et des fêtes pour célébrer vos 40 ans. Ils ne l’ont fait, Monsieur le Président, que pour eux-mêmes, sans réellement penser au Cameroun et à vous. Ils vous ont déjà enterré et préparent ce qui ne sera officiel qu’après votre sortie. C’est cela également qui devrait vous empêcher de fermer l’œil, l’incapacité de votre entourage à réfléchir suffisamment et respectueusement sur vos derniers jours pour une fin réussie et désencombrée de guéguerres de succession. Leur banalité et leur trivialité vous déshabillent aux yeux du monde et montrent qu’une fois parti, vous serez très vite oublié et que votre successeur, même s’il porte votre nom, passera très aisément à autre chose, parce qu’il aura essentiellement le même entourage. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Un Patriarche près de la porte de sortie, un entourage impitoyable qui le manipulait tout en jurant l’aimer plus que tout au monde, des fautes et des sacrilèges commis en secret et aux yeux de tous sans que personne d’autre que la mère qui est une enfant en situation de handicap ne parle et ne s’insurge

Président Biya, moins d’un an avant la mort de mon père, de loin, de mon lit d’hôpital, je regardais impuissante ce même spectacle minable : un Patriarche près de la porte de sortie, un entourage impitoyable qui le manipulait tout en jurant l’aimer plus que tout au monde, des fautes et des sacrilèges commis en secret et aux yeux de tous sans que personne d’autre que la mère qui est une enfant en situation de handicap ne parle et ne s’insurge. Je voyais le désastre arriver et j’ai eu cette phrase qui est toujours d’actualité, « on ne demande pas à un vieux de porter un village et aucune mère ne veut que son enfant soit Jésus en se sacrifiant pour des ingrats, des incompétents et des incultes ! » Parce que je suis une femme de couleur en situation de handicap née au Cameroun dans un milieu bourgeois inculte, je sais que la décence et le savoir interdisent l’instrumentalisation des Patriarches. Le silence n’est pas d’or mais lâche et coupable devant l’exhibition plus que vulgaire d’une décadence qui ne sert que ceux qui s’y voient déjà. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Ce que je veux vous dire, Monsieur le Président, est que j’ai mal chaque fois je vous vois faire autant d’efforts en public pour camoufler les marques du temps que vous devriez afficher comme un badge d’honneur en montrant aux Camerounais que ni la vieillesse ni le handicap ne sont honteuses. Le pouvoir n’est pas une interminable fête ; il est accompagné par de lourdes tâches et responsabilités qui affectent même les hommes-lions. Votre vieillesse n’est que la confirmation de votre humanité. Par conséquent, elle devrait être pleine de promesses puisque vous avez duré et oui, d’une certaine façon, gagné quasiment tous vos combats politiques. Enfin affranchi du dur désir de durer, vous pouvez rappeler que sans fond, même avec des fonds, l’être et tout le reste finissent dans le néant. Le malaise et la honte coupables devant les limites évidentes d’un Patriarche qui a été indomptable conduisent inéluctablement à une concentration malsaine et parfois trop hardie sur sa succession. Cela donne libre cours à des laisser-aller et des transgressions qui montrent que les héritiers sont des sauvages qui n’hésiteront pas une seconde à dévorer le corps du Chef pour maintenir leurs privilèges. Au centre des guerres de succession qui sont inévitables devraient être les valeurs mais celles-ci ne prendront l’ascendant sur les intérêts et le ventre que si le père de la nation camerounaise le souhaite. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

J’ai vu Fotso se résigner et comprendre que son village, son parti et son pays n’avait aucune mémoire. Il est mort comme un homme sans famille et sans mère parce qu’il a avalé sa langue et s’est empalé sur son épée en réalisant que c’est sa chair qui l’avait foudroyé

Monsieur le Président, j’ai vu mon père concentrer toutes ses forces sur les apparences de puissance convaincu que c’était la seule manière d’éviter une fin piteuse. Je l’ai vu sacrifier son honneur, se dédire afin de mettre devant des enfants qui n’avaient aucune épaisseur, aucun autre mérite que celui d’avoir su lécher les bons barons du Renouveau aux aguets. J’ai vu Fotso se résigner et comprendre que son village, son parti et son pays n’avait aucune mémoire. Il est mort comme un homme sans famille et sans mère parce qu’il a avalé sa langue et s’est empalé sur son épée en réalisant que c’est sa chair qui l’avait foudroyé. Monsieur le Président, cette fin si petite devrait vous hanter. Il est de votre devoir de faire ce que le Dernier Bamiléké n’a pas pu/su faire : trancher non pas en faveur d’un individu, d’un enfant mais de la compétence et de l’excellence pour rappeler que rien de grand ne se fait sans valeurs. Sans cela, oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Monsieur Président, Fotso Victor est aujourd’hui réduit à la taille lilliputienne de ses héritiers qui sont allés presque aussi loin qu’iront les vôtres pour le pouvoir et l’argent. L’Histoire et le parcours d’un des plus grands Camerounais ont été occultés afin que tant de perversions et d’absurdités deviennent possibles. Les Fotso avaient un devoir d’excellence et ils ont pu, continuent de ne pas le remplir en urinant sur la mémoire de celui qui a fait leur nom parce Président Biya, le Renouveau a fait des citoyens du Cameroun, des Africains zombies qui savent que dans leur pays, tout est à vendre et à acheter. Cela ne fait même pas trois ans que le Dernier Bamiléké est décédé mais regardez sa descendance composée essentiellement de jouisseurs et de Njitap. Observez l’œuvre d’une longue vie qui s’est écroulée en un clin d’œil. Il vous faut se concentrer sur ce cauchemar de tout Patriarche devenu réalité pour un qui fut votre allié lorsque vous songez à l’avenir. Imaginez Mvomeka’a, Etoudi, le Cameroun profanés par des Thénardier qui n’auront même pas l’excuse d’être mal nés ou insuffisamment nourris. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Si à l’an 37 du Renouveau, votre entourage a pu faire de l’héritière la plus inculte et vicieuse et d’un footballeur graveleux, les égaux d’un Patriarche, comment ne continuerait-il pas sur cette lancée puisque cette profanation du sacré, cette perversion de valeurs ancestrales n’ont même pas été verbalement condamnées ? Mais Monsieur le Président, vous n’avez pas à me croire, vous n’avez qu’à regarder le spectacle que donnent ceux qui juraient aimer et respecter Fotso Victor plus que tout, avez-vous suffisamment de foi aux vôtres pour être convaincus qu’ils n’enjamberont pas votre dépouille le temps venu pour continuer de manger et de régner ? Les mauvaises graines, surtout lorsqu’elles sont les fruits de nos entrailles ou juste des disciples, sont capables du pire lorsque la devise de tout un pays devient « on va faire comment ?! » En affirmant cela, je sais que je prends des risques mais Président Biya, si après 40 ans, le Renouveau a encore besoin de tapage, c’est que son bilan ne peut parler de lui-même. Il est tellement pourri de l’intérieur qu’il ne peut plus avoir de débats d’idées. Les baobabs ont été remplacés par des nains et les Fotso Victor par des Njitap. Tout se vaut et savoir « atalakuser » est plus important qu’avoir l’esprit critique. Monsieur le Président, le Renouveau porte en lui-même les graines de sa destruction et de votre njitapage, en s’entêtant à préférer l’obéissance, de sottes révérences et de désastreux non-sens à l’excellence, la décence et au bon sens. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Votre silence, votre indifférence et ceux de l’institution judiciaire camerounaise sont des preuves qu’au Cameroun de Paul Biya, on peut violer les vieux lions et les lionceaux qui boitent. L’état de la nature étant la norme, les proies idéales deviennent les Patriarches qui ont eu de grandes ambitions…

Monsieur le Président, quoi que les Camerounais et les autres pensent de vos 40 ans au pouvoir et de votre personne, l’urgence est d’accepter que vous êtes le père de la Nation camerounaise et que pour qu’elle vous survive, il est indispensable de vous aider à réussir votre sortie. Tous vos opposants ont échoué de manière plus ou moins brillante et parce qu’aucun de vos successeurs, aussi habile et chanceux soit-il, n’aura votre durabilité et vos pouvoirs, il vous appartient d’influencer positivement le présent et l’avenir du Cameroun en réconciliant vos enfants en montrant que vous croyez en la justice. Cette dernière qui n’a pas à être absolue pour réparer, guérir, et nettoyer les écuries d’Augias en rendant possible le renouveau du Renouveau. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Monsieur Le Président, avec ma hanche fixe, ma prothèse de la jambe droite et ma canne,  je devais marcher le marathon de New York ce jour de l’anniversaire des 40 ans du Renouveau pour essayer de faire passer de manière plus efficiente ce message sur le droit des personnes en situation de handicap particulièrement de couleur. Je n’ai pas pu le faire. J’ai un corps marqué et une vie fracturée par des personnes qui m’ont frappée au nom du Renouveau en me faisant payer mon refus des compromissions et ma conviction que certaines choses sont défendues. Votre silence, votre indifférence et ceux de l’institution judiciaire camerounaise sont des preuves qu’au Cameroun de Paul Biya, on peut violer les vieux lions et les lionceaux qui boitent. L’état de la nature étant la norme, les proies idéales deviennent les Patriarches qui ont eu de grandes ambitions, fait de grandes réalisations, entamé de grands chantiers avec la force de l’expérience parce qu’ils se retrouvent isolés et fébriles au crépuscule de leur existence. Convaincus d’avoir réussi le plus difficile en bâtissant et en durant, ils négligent presque tous le plus important, la transmission, la culture et les valeurs en pensant qu’elles vont de pair avec les privilèges. Ce qu’ils ne voient pas ou refusant d’accepter est que le Renouveau favorise la perversion en sacrifiant tout au pouvoir et à l’argent même le Chef. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Un 6 novembre 2022, aussi parce que mon corps, des obstacles mis sur ma route et un patronyme lourd que je refuse de lâcher pour la gloire de mon père, je m’adresse à vous, Monsieur le Président, de personne en situation de handicap à un homme-lion handicapé par l’âge et de fille à père parce qu’il y a tellement de choses que je n’ai su dire au Dernier Bamiléké et que je veux croire que vous les écrire peut encore changer la fin d’une époque. Je me demande quel est l’intérêt pour vous de grimper et de devenir Paul Biya si vous finissez comme Fotso : un Patriarche usé puis mangé jusqu’aux os par son sang qui pactise sans état d’âme avec ses ennemis en pulvérisant ce qu’’il a construit et en souillant son histoire. Cette médiocrité, cette apathie et cette inculture particulièrement inexcusables puisqu’elles ne sont causées que par l’insolence, la paresse et des prétentions grotesques qui font qu’il devienne possible de violer un cadavre en dansant sur des champs de ruine. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Fotso Victor meurt un 19 mars 2020 à 15h45 à l’Hôpital Américain de Paris. Prisonnier et ruiné, il ne s’est jamais plaint, n’a pas pleuré et a tout simplement lâché. Il était trop tard. Il le savait et a accepté sa plus cuisante défaite

Monsieur le Président, est-il possible pour vous d’avoir droit au repos du guerrier, de fermer les yeux la conscience tranquille et de remettre les clés à vos héritiers confiants non pas qu’ils ne se battront pas mais que la guerre pour votre succession sera certes féroce mais de qualité et que c’est l’excellence qui vaincra en tenant toutes les promesses du Renouveau ? Les actes handiphobes et le jugement des vôtres montrent que vous avez, comme mon père, toutes les raisons de vous inquiéter. Je ne peux qu’espérer que contrairement à lui, vous refusiez d’être l’esclave de vos passions et de vos peurs en renonçant à faire ce qui est si difficile pour un Patriarche parce qu’il est d’abord et surtout un père : finir comme le laboureur en montrant à ses héritiers que le privilège de lui succéder et la légitimité d’héritier, de succéder se mérite, se construit et se cimente par des actes pour qu’il n’y ait pas de chaos. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Joyeux quarantième anniversaire, Monsieur le Président. Je vous souhaite ce dont toute personne en situation de handicap rêve, vivre et finir sans être totalement dépendant de votre entourage et de vos limites en restant fidèle à vous-même. Fotso Victor meurt un 19 mars 2020 à 15h45 à l’Hôpital Américain de Paris. Prisonnier et ruiné, il ne s’est jamais plaint, n’a pas pleuré et a tout simplement lâché. Il était trop tard. Il le savait et a accepté sa plus cuisante défaite. Il a fermé les yeux, le ventre gonflé, conscient du chemin de croix qui attendait sa fille en situation de handicap qui elle ne sait pas lâcher, déterminée à restaurer son honneur. Oui, Président Biya, mes mots, mon histoire, mon handicap n’ont pas fait suffisamment de tapage pour sauver le Dernier Bamiléké des Njitap, de ses Njitapeurs et de lui-même. Très niaisement, c’est la seule manière de ne pas complètement me détourner du Cameroun. J’espère qu’enfin ils en feront assez pour que vous vous demandiez comment le Renouveau a pu devenir essentiellement un méli-mélo grossier de pervers narcissiques et d’ambitieux nihilistes sans aucune ossature. Oui, Monsieur le Président, tapage et njitapage.

Président Biya, avant d’appartenir au Renouveau, vous appartenez à votre pays. Votre ultime devoir est d’apporter un peu de sérieux, de justice et oui de valeurs au sein des sociétés camerounaises pour ramener de la sérénité, de la confiance, l’optimisme et de l’unité. Il est grandement temps de montrer à ceux qui se voient déjà à votre place que le Cameroun étant ce que vous avez de plus précieux, toutes les Camerounaises, tous les Camerounais, qu’ils vous apprécient ou pas, qu’ils fassent partie de votre clan ou pas, qu’ils soient francophones ou anglophones, binationaux ou pas, qu’ils soient en situation de handicap ou pas sont vos héritiers afin que votre successeur soit inévitablement le meilleur d’entre nous.

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