Sur la piste de l’Afrique clandestine

L’immigration clandestine représente pour beaucoup de gouvernements européens un véritable problème. Conscients de cette réalité, certains pays maghrébins (la Libye et le Maroc) jouent cette carte comme un précieux joker dans leurs relations bilatérales avec l’Italie et l’Espagne. Alors qu’un autre pays, l’Algérie, adopte, depuis des années, une tout autre démarche, dans la lutte contre ce fléau. Reportage.

Fort de la mobilisation et des compétences des hommes de ses forces de sécurité, l’Algérie mène discrètement son combat contre l’immigration clandestine. C’est ce que nous avons perçu, en suivant des gendarmes de In Guezzam lors de leur sortie d’inspection des frontières avec le Niger.

Il est 21 h passées lorsque le commandant de compagnie, le capitaine Mohamed Rouabeh, donne l’ordre à ses hommes de rentrer à leur base. Le vrombissement du moteur des six Toyota rompt soudain le silence parfait qui régnait sous un ciel incroyablement limpide et superbement étoilé, de cette fin d’automne, et l’atmosphère d’enchantement, presque suréaliste, inspirée par une nature imposante de beauté, laisse place aux nuages de poussière soulevés par les grosses roues des véhicules manœuvrant sur la piste. Cette sortie nocturne était destinée à guetter l’arrivée d’immigrés clandestins provenant du Niger et de pays plus lointains de l’Afrique. Les hommes de l’unité de la gendarmerie des gardes frontières et ceux du groupement régional de la gendarmerie de In Guezzam, procèdent régulièrement à ce genre d’opérations mixtes pour intercepter des camions transportant des ressortissants africains, dépourvus de visas d’entrée pour l’Algérie, et donc frauduleusement introduits sur le territoire sud de la wilaya de Tamanrasset. La daïra de In Guezzam, qui compte deux communes, représente le carrefour géographique par lequel Nigériens, Maliens, Ghanéens, Sénégalais, Camerounais, Congolais, Burkinabés, Nigérians… tentent de parvenir en Algérie, espérant pouvoir un jour la quitter pour l’Europe. C’est par ce point extrême du vaste territoire algérien, qu’on n’entend nommer qu’au bulletin météo, à la télévision, ou lors du Ramadhan – à la lecture des horaires de rupture du jeûne, dans les régions cardinales du pays – que des milliers d’Africains tentent inlassablement de réaliser leur rêve et de traverser la Méditerranée.

Souriez, vous êtes à In Guezzam

Lorsqu’on débarque à In Guezzam, on croit être arrivé au bout du monde, tant l’endroit semble inhospitalier et inhabité, ne seraient les centaines de chèvres voraces et omniprésentes qui mangent tout ce qu’elles trouvent sur des trottoirs ravagés. Mais les hommes du commandant de groupement, Tahar Bouaffas, nous affirment qu’on n’a « rien vu encore ». Car, au mois d’août, nous jurent-ils, il fait 58 degrés Celsius à l’ombre. Mais eux, cela ne les préoccupent pas. L’idée de la prochaine permission pour le Nord les aide à tenir bon. Contrairement aux opérations programmées pour traquer les contrebandiers, celle de ce soir ne semble pas source de stress particulier pour les gendarmes. Ils ont pour instruction de ne pas user de leurs armes et en général les contrevenants obtempèrent dès qu’ils sont identifiés. Lorsque, à une dizaine de kilomètres du poste frontalier, nous avons croisé un camion, qui semblait d’abord le fruit de notre seule imagination excitée par le voyage, toute l’humanité des hommes du capitaine Rouabeh s’est laissée exprimer. Comment, en effet, rester de glace face à ce camion transportant miraculeusement plusieurs tonnes de marchandises (matelas, marmites, cartons de biscuits…) et au sommet duquel dorment deux familles, avec six enfants. Ces derniers se redressent à l’arrêt du
semi-remorque qui les transporte et se frottent les yeux pour se protéger de la lumière des phares de la Toyota.

Le chauffeur, interrogé par les gendarmes, assure que c’est le consulat du Niger, à Tamanrasset, qui a loué ses services pour rapatrier cette quarantaine de ses ressortissants en situation irrégulière. « Aucun d’eux n’a de documents », poursuit le chauffeur. Le capitaine décide de les laisser poursuivre leur chemin, car ils vont dans la direction du Niger, et pour éviter aux malheureux un arrêt éprouvant en pleine nuit. Il arrive souvent que ces immigrés, transportés dans des conditions si rocambolesques, tombent des camions et se fracturent les membres. Les gendarmes doivent alors leur prêter secours. En 2005, 447 d’entre eux ont été soignés gratuitement à l’hôpital de Tamanrasset, ce qui coûte des millions de dinars à l’Etat (7 millions de dinars en 2005). A cela s’ajoutent les frais de permanence des immigrés arrêtés en situation de clandestinité (140 millions) et de leur transport à la frontière. En 2005, pour la seule wilaya de Tamanrasset, plus de 11000 immigrés clandestins ont été accompagnés aux frontières, selon ce que le commandant de compagnie de Tamanrasset, le capitaine Mohamed Bel Bachir, nous explique. « C’est un véritable problème qui mobilise beaucoup de nos ressources, mais nous ne considérons pas ces immigrés clandestins comme nos ennemis. Leur situation est si dramatique qu’il m’arrive de tirer de ma poche de quoi leur offrir à manger, en attendant que les procédures de leur expulsion soient finalisées », nous raconte l’officier de gendarmerie. Car la loi algérienne ne permet d’expulser un immigré clandestin qu’une fois déféré devant le juge.

Le rêve de l’Europe

Le capitaine Bel Bachir et ses hommes doivent contrôler plus de 1200 km de frontières. Ils ne sont pas dupes, ils savent que la plupart des immigrés refoulés tentent de nouveau de passer la frontière. Un entrepreneur de Tamanrasset nous raconte comment l’un de ses ouvriers recrutés au noir, un Nigérien (les travailleurs provenant de l’Afrique subsaharienne sont une main-d’oeuvre très demandée) s’était absenté un jour du chantier. Le lendemain, il s’est empressé de justifier son absence auprès de son patron. « Les gendarmes m’ont expulsé. J’en ai profité pour voir ma famille, et me voici de nouveau, » Au bazar de Tamanrasset, tout les cordonniers sont Nigériens. Ils travaillent de l’aube jusqu’à la nuit avancée à raccommoder les chaussures des habitants de la région. Ils gagnent à peine 4000 DA par mois, nous raconte l’un d’eux. De quoi louer une chambre où dormir, manger et envoyer tout ce qu’ils parviennent à économiser à leur famille restée au village. L’Europe ? « Non, je suis bien ici à Tamanrasset. L’important c’est que j’arrive à envoyer aux miens de quoi leur permettre de se nourrir », nous assure l’un d’eux. Les autres nous tiennent le même discours, mais au fond d’eux ils ne renoncent pas au rêve de passer de l’autre côté de la Méditerranée, dès qu’ils amassent de quoi payer les passeurs. Soit 150 euros jusqu’au sud de l’Algérie, et beaucoup plus pour aller plus loin. Encore plus, environ 4000 voire 8000 euros pour traverser la mare Nostrum.

Le capitaine Rouabeh nous raconte que, la semaine dernière, ses hommes ont intercepté 71 candidats à l’immigration clandestine entassés dans trois camions. L’un d’eux est un grand joueur de football de l’équipe nationale du Sénégal. Il a donné un faux nom, aux gendarmes, comme le font les autres. Et c’est pour empêcher que les opérations de refoulement ne deviennent inutiles, que la gendarmerie de Tamanrasset s’est dotée du plus moderne système informatique pour enregistrer les données biométriques des immigrés interceptés afin de les identifier et d’insérer ces informations dans un fichier central qui permette de les reconnaître à leurs empreintes, s’ils récidivent. Le logiciel utilisé par la cellule scientifique de la gendarmerie de Tamanrasset, l’AFIS (système automatique d’identification des empreintes) est le même que celui adopté par les carabiniers italiens et recommandé par la Convention de Dublin pour l’immigration et la demande d’asile. Ce qui ouvre des possibilités concrètes pour une collaboration fructueuse entre les forces de sécurité algériennes et leurs homologues européennes, en mettant notamment à leur disposition une base de données centralisée précieuse.

Nacéra Benali, envoyée spéciale d’El Watan, à In Guezzam.