« Sunugaal » ou la complainte des migrants

Le rappeur sénégalais Awadi se fait, dans sa chanson « Sunugaal », la voix des immigrés clandestins qui tentent, au péril de leur vie, d’atteindre les côtes des îles Canaries. Pour la première fois, son titre est mis à la disposition des auditeurs sur son site Internet. Une première pleine de succès pour le chanteur.

Louise Simondet

Clandestins malgré eux, et avant tout humains… Ils sont nombreux les jeunes Sénégalais, embarqués sur des bateaux de fortune, à tenter de rallier un supposé Eldorado européen. La musique et les mots pour faire écho au désespoir de toute une génération… C’est ce qu’a fait le rappeur sénégalais Didier Awadi en écrivant « Sunugaal ». Ce titre évocateur signifie « notre pirogue » en langue wolof et est dédié aux immigrés clandestins. Une complainte engagée, un texte qui questionne et qui dénonce l’indifférence du gouvernement sénégalais face a une situation plus que préoccupante…

Ce n’est pas la première fois que le leader du groupe Positive Black Soul met son rap au service d’une « cause qui lui tient à cœur ». Sa musique « consciente » est toujours porteuse de messages forts et militants, comme sur son dernier album Un autre monde, sorti en France en 2005. Cette nouvelle chanson est dans la lignée des autres. L’équité, la justice et la liberté, il en fait son cheval de bataille et l’espoir, son leitmotiv. « Sunugaal » est disponible sur son site Internet depuis trois semaines et sortira dans les bacs d’ici deux semaines au Sénégal.

Le Net pour faire passer son message

« Internet permet de partager des idées partout dans le monde, explique Didier Awadi. C’est la première fois que j’utilise ce moyen pour faire passer un message. » Le père du rap sénégalais a souhaité mettre en parallèle de son texte des photos d’immigrés, arrivant aux Canaries. Une pirogue rachitique recouverte de migrants, des visages où se mêlent fatigue et désespoir… Autant d’images tragiques qui se succèdent et appuient les paroles de la chanson. Cette combinaison photo-texte a été voulu pour « donner encore plus de force aux mots », rapporte le chanteur. A côté, sa voix emprunte de tristesse crie le désespoir, en récitant son texte comme une litanie… L’artiste a voulu frapper fort.

Depuis sa mise en ligne, la chanson a trouvé son public. En trois jour, le site a recensé 10 000 visites. « Je suis heureux que cela prenne une telle proportion et en même temps étonné. Je ne pensais pas que cela aurait un tel impact. Si la diffusion sur Internet permet de faire bouger les choses, alors je suis prêt à recommencer », note-t-il. Mais il tient à préciser : « Il n’y a pas de but commercial derrière cette chanson. Il est hors de question que je tire profit de gens qui meurent ».

Pour que le message soit diffusé le plus largement possible et ait une portée symbolique dans le monde entier, Awadi raconte que le webmaster qui s’est occupé de l’élaboration de son site a suggéré d’ajouter un lien sur la page, appelant à faire circuler les photos et la musique. « L’objectif est de montrer aux yeux du monde la situation plus que précaire de ces clandestins. » Plus jamais ça ! Quelques mots simples inscrits à la fin de la chanson. Ils résument à eux seul toute la détermination du rappeur et son engagement pour la cause de ces hommes que souhaitent coûte que coûte passer en Europe, quitte à y laisser leur vie.

Un rappeur engagé

Si le thème interpelle, pour Didier Awadi, il a une résonance particulière : « J’ai des amis qui sont morts noyés. Je me devais de faire quelque chose pour eux . L’immigration est un problème très sérieux ». Dans sa chanson, la rappeur se met dans la peau d’un migrant pour expliquer leur désarroi : « Vous m’aviez promis que j’aurais du boulot / Vous m’aviez promis que j’aurais de la nourriture / Vous m’aviez promis de vraies occupations et de l’espoir / En vérité jusqu’ici rien du tout / Voilà pourquoi je fuis, voilà pourquoi je me casse dans cette pirogue ». « Il ne faut pas qu’ils perdent espoir. Qu’ils ne se trompent pas, là-bas aussi c’est l’enfer. C’est en restant que nous pourrons faire avancer les choses », souligne Awadi. Cette année, plus de 10 000 Africains sont arrivés dans des bateaux sur les plages espagnoles, note la BBC. Des milliers ont laissé leur vie dans ce voyage périlleux.

Le texte est aussi un réquisitoire contre le gouvernement sénégalais et d’autres pays africains qui ne prennent pas en considération le problème de l’immigration. Leur comportement les rend complices de ces actes. « Les politiciens ? Il n’y en a pas un qui valle l’autre ! Ils ne pensent qu’à eux et se soucient peu de la population qui souffre. Ils ne font rien. Ils se foutent de nous. Ils sont hypocrites et font semblant de ne rien voir », assène le rappeur. Corruption, liberté de la presse censurée, opposants au régime emprisonnés, autant d’abus que Didier Awadi entend dénoncer dans « Sunugaal ».

« Je ne souhaite pas faire de politique mais dénoncer un système. Cette chanson, accompagnée des photos, doit être un électrochoc. On ne peut pas fermer les yeux sur ce qui se passe. Ce sont des êtres humains. C’est notre devoir de critiquer le système actuel pour que les choses s’améliorent », indique Awadi. Faire changer les mentalités, témoigner, « Sunugaal » a cette ambition et sonne comme une lueur d’espoir. « Un autre monde est possible (…). Le monde est ce qu’on en fait », chante Awadi dans le titre « Un autre monde ». Il précise : « Pour les Sénégalais, il y a d’autres solutions que fuir. Ils sont tous dans la même galère : il faut qu’ils restent et pagayent ensemble avec ou sans le gouvernement ».

SUNUGAAL

Traduction en français du texte en Wolof

Refrain

Ce que vous nous aviez dit

Ce que vous nous aviez promis

On attend toujours

AWADI :

Vous m’aviez promis que j’aurais du boulot

Vous m’aviez promis que j’aurais de la nourriture

Vous m’aviez promis de vraies occupations et de l’espoir

En vérité jusqu’ici rien du tout

Voilà pourquoi je fuis, voilà pourquoi je me casse dans cette pirogue

En jurant de ne pas rester ici une seconde de plus.

Vivre cet enfer dans de telles conditions je préfère encore mourir

Advienne que pourra

Je préfère encore mourir

Les journalistes politique en prison ou à la DIC

Opposants politiques en prison ou à la DIC.

Trop de sociétés sont en faillites

ICS, SONACOS sombrent toutes dans la faillite

Tous les jours vos scandales inondent nos radios

Le Vieux, son fils spirituel, le fils du Vieux

C’est devenu grave ce qui se passe au Sénégal

Les voleurs et les criminels sont libres ou relâchés et on trouve ça légal.

Refrain

Ce que vous nous aviez dit

Ce que vous nous aviez promis

On attend toujours

KIRIKOU :

Il est où ce travail que vous nous aviez promis

On ne voit toujours rien

On attend depuis !

N’est ce pas vous qui aviez promis de nous sortir de la misère

En vérité tous les jours elle empire.

Tout ce chahut,

Ce n’est pas du tout ce que nous espérions

Si tout marchait bien on ne s’embarquerait pas dans ces pirogues.

Tout ce chahut,

Ce n’est pas ce que nous espérions

Nos pirogues coulent et c’est nos gosses qui y restent.

Refrain

Ce que vous nous aviez dit

Ce que vous nous aviez promis

On attend toujours

AWADI :

Tu nous proposes ton université du futur,

Celle qui nous inquiète c’est celle concrète du présent

Les jeunes sont inquiets.

Coupures à outrance à la SENELEC (électricité)

Résultat personne ne bosse.

Pour l’eau c’est pareil, ils passent leur temps à la couper

Et malgré tous ces désagréments ils sont toujours pressés de venir nous couper le service quand on ne paye pas.

Ce n’est pas qu’on fasse de la politique ou qu’on veuille vous acculer

Ceci n’est que le triste récit de la réalité.

Nous acceptons certes vos réalisations et grands projets : routes, électrifications et ponts

Mais désolé l’homme ne se nourrit pas de goudron

Il n’y a pas de gloire pour un menuisier de fabriquer une table, il a été payé pour,

Il fait son job c’est tout

Un leader ne devrait pas crier victoire à chaque route construite.

Le peuple a voté et lui a donné un mandat et un budget pour.

Dieu n’est pas un électeur c’est le peuple qui vote

Quand on est élu on bosse ou on passe la main

Refrain

Ce que vous nous aviez dit

Ce que vous nous aviez promis

On attend toujours

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