Suicides à Bangui : les jeunes sur le bûcher de la crise

La jeunesse de Bangui-la-coquette n’est plus. Les suicides en série qui frappent les jeunes de la capitale centrafricaine témoignent du profond malaise d’une société encore fragilisée par des années d’instabilité économique et politique. Un faisceau de faits peut, sinon expliquer, éclairer l’environnement qui mène à la chute finale de certains.

Premiers touchés par la crise économique et sociale d’un pays sous perfusion, les jeunes Centrafricains seraient de plus en plus nombreux à mettre fin à leurs jours, par balle, pendaison ou intoxication. C’est ce que révèle le journal indépendant Le Citoyen qui faisait état en juin dernier, dans un article intitulé  » La série noire continue « , de trois cas de suicides en moins d’une semaine. Alors que jusque récemment, seule une dizaine de jeunes par an passaient à l’acte. Une tendance qui, selon le journal, s’est amplifiée depuis deux ans. Le suicide des jeunes femmes connaît également une recrudescence, consécutive à la hausse des viols dans le pays : selon une enquête d’un journaliste de l’Agence France Presse (AFP), une centaine d’entre elles seraient victimes d’agressions sexuelles chaque année.

Humiliation totale

Si l’on ne dispose pas de chiffres officiels, personne ne dément le climat de détresse qui règne dans la capitale. De nombreux jeunes de Bangui semblent avoir perdu les ressorts psychologiques nécessaires pour affronter leur mal-être. L’impossibilité de trouver un travail est un facteur déterminant.  » Après s’être battus longtemps sans succès, pour trouver des petits boulots, c’est une immense déception pour beaucoup d’entre eux, explique Jean-Christ Zounguéré, journaliste au Citoyen. Ici, à Bangui, nos jeunes diplômés sont des laissés-pour-compte. Et le désespoir ambiant gangrène aujourd’hui toutes les couches de la société. La nervosité intérieure des citoyens frappe au premier coup d’oeil. « 

Ne pas travailler signifie  » ne pas s’ancrer dans le monde réel, être dans l’incapacité chronique de fonder une famille, de s’accomplir dans la descendance. Pour un Africain, c’est l’humiliation la plus totale », analyse Manuel Valentin du Musée de l’Homme de Paris *. Cet historien et ethnologue qui a effectué deux missions à Bangui au cours de ces dernières années a recueilli des témoignages d’hommes qui  » à 30, 40 ans émergent à peine d’une situation de chômage et peuvent enfin stabiliser leur situation familiale. Les étudiants sont surdiplômés, compétents et rejetés par la société qui ne leur fournit pas de reconnaissance. « 

Selon le Bureau international du travail (BIT), la part de chômage des jeunes s’élevait en 1994 à près de 27 % du total de la population inactive.  » Le suicide des jeunes est un problème très préoccupant pour nous, affirme Jean-Aymé Lamaglina, chef de cabinet du ministère des Affaires sociales. Une structure est à l’étude pour aider les familles et soutenir les jeunes. Mais l’Etat est en grande difficulté financière et les fonds nécessaires à cette structure manquent.  »

Perte des repères

Autre facteur aggravant : la Centrafrique ne s’est toujours pas remis des trois mutineries de 1996/1997, réprimées dans un bain de sang par le gouvernement d’Ange-Felix Patassé. S’ensuivirent deux années d’arriérés de salaires de fonctionnaires non encore résorbés à ce jour, une insécurité croissante due à la hausse du banditisme, une justice sommaire, des armes disséminées un peu partout dans le pays, etc. Manuel Valentin a pu constater sur place le traumatisme psychologique des familles centrafricaines victimes de massacres au lendemain des mutineries et du sentiment d’abandon après le départ de la coopération française en 1998.

Enfin, les jeunes Centrafricains ont perdu leurs repères traditionnels. Ils se sentent en porte-à-faux par rapport à une société pleines d’icônes d’une réussite à l’occidentale.  » La comparaison avec les Blancs est déstructurante pour eux, analyse l’ethnologue. Que voient-ils chez nous ? Les portables, les voitures, alors que pour eux il n’y a pas d’issue. «  Un point de vue que partage le chanteur et musicien centrafricain Bibi Tanga, trente ans, qui vit en France depuis l’age de dix ans.  » Les jeunes regardent la télévision et les magazines venus d’Europe. Ils ne peuvent pas s’exporter, se sentent exclus de la mondialisation. Ils ne trouvent pas de réponses à leur mal-être dans un système économique qui n’est pas adapté. Ils ont été trahis par Patassé en qui ils avaient mis tous leurs espoirs après onze ans de régime Kolingba. Les enfants ont faim, la jeunesse a perdu ses idéaux. Elle n’a plus confiance en ses aînés. « 

A lire :

* Dans cette même édition, l’analyse de Manuel Valentin sur le phénomène suicidaire en Afrique