Sous l’arbre de l’attente : les nuits invisibles des accompagnants à l’Hôpital Idrissa Pouye de Dakar


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Devanture de l'Hôpital Idrissa Pouye de Grand Yoff
Devanture de l'Hôpital Idrissa Pouye de Grand Yoff

Il est 2 heures du matin devant l’entrée de l’Hôpital Idrissa Pouye, à Grand Yoff. La circulation s’est calmée, mais la vie ne dort pas ici. Sous un grand arbre, à quelques mètres des grilles, six silhouettes s’organisent tant bien que mal pour passer la nuit. Des nattes effilochées, des matelas minces, parfois de simples cartons : c’est tout ce qu’ils ont pour se reposer.

A Dakar,

Ils sont accompagnants. Frères, sœurs, parents ou amis de malades hospitalisés. Faute d’espace à l’intérieur de l’Hôpital Idrissa Pouye de Grand Yoff, à Dakar, au Sénégal, ils sont contraints de passer leurs nuits dehors, exposés aux moustiques, au froid nocturne et à l’insécurité. Ils ont accepté de témoigner, mais sous anonymat. « On a peur de parler, parce qu’on ne veut pas que ça retombe sur nos malades », glisse l’un d’eux d’une voix basse.

« On est là parce qu’on n’a pas le choix »

A.N., la trentaine, veille sur sa mère hospitalisée depuis une semaine. Assis sur un coin de natte, il scrute régulièrement son téléphone. « On est là parce qu’on n’a pas le choix. Si je pouvais rentrer dormir chez moi, je le ferais. Mais il faut être disponible à tout moment. Les infirmiers peuvent appeler, il faut acheter des médicaments ou faire des démarches ».

Comme lui, B. D., une femme d’une quarantaine d’années, accompagne son mari. Elle serre son pagne autour d’elle pour se protéger du vent. « À l’intérieur, il n’y a pas de place pour nous. On nous dit de sortir après les heures de visite. Donc on reste ici. On dort comme on peut. Parfois même, on ne dort pas ». Leurs regards trahissent la fatigue accumulée. Les nuits sont courtes, fragmentées, souvent interrompues par l’angoisse.

Dormir dehors, entre peur et résignation

Sous l’arbre, les conversations s’entrecroisent à voix basse. C. D. raconte qu’il est là depuis dix jours. « Au début, c’était difficile. Je n’avais rien pour dormir. Maintenant, j’ai trouvé un petit matelas, un « mèrr gaddou » comme on les appelle ici (Mèrr gaddou se traduit littéralement par « emporter son matelas quand on n’en peut plus de supporter, car facile à porter »). Mais ce n’est pas confortable. On a peur aussi… Il peut y avoir des vols ».

À quelques centimètres de lui, D. F. acquiesce. « On garde toujours un œil ouvert. Même quand on dort. On met nos affaires sous la tête. Mais malgré ça, certains se font voler ». Les moustiques bourdonnent autour d’eux. Certains ont allumé des spirales anti-moustiques, d’autres se couvrent entièrement. E. B., jeune étudiant, accompagne son frère hospitalisé après un accident. « Le plus dur, ce sont les moustiques et le froid de la nuit. On ne s’y attend pas, mais ici il fait froid après minuit. Et quand la rosée tombe, c’est encore pire ».

« On ne demande pas le luxe, juste un endroit pour dormir »

Malgré les conditions difficiles, une forme de solidarité s’est installée entre ces accompagnants. Ils partagent l’espace, les conseils, parfois même la nourriture. F. D., le plus âgé du groupe, est devenu une sorte de repère pour les autres. « Quand quelqu’un arrive pour la première fois, on l’aide. On lui montre où s’installer, comment s’organiser. On est tous dans la même situation ». Certains prêtent des nattes, d’autres proposent de surveiller les affaires pendant que l’un d’eux monte voir son malade.

« On devient comme une petite famille ici », ajoute B. D. « Sinon, ce serait encore plus difficile ». Mais cette solidarité ne masque pas le sentiment d’abandon qui revient dans chaque témoignage. Tous expriment la même revendication : un espace dédié aux accompagnants. A. N. soupire avant de reprendre : « On ne demande pas le luxe. Juste un endroit où s’allonger en sécurité. Même une salle simple, avec des bancs, ce serait déjà bien ».

La peur de parler

C. D. renchérit : « On est là pour soutenir nos malades. Mais on s’épuise. Et si nous, on tombe malades aussi, qui va s’occuper d’eux ? » Pour E. B., la situation est incompréhensible : « Dans d’autres pays, il y a des espaces pour les accompagnants. Ici, on dirait que personne ne pense à nous. Pourtant, on fait partie du système ». Si ces accompagnants ont accepté de témoigner, c’est avec prudence. Tous ont insisté pour rester anonymes.

D. F. explique : « On a peur que si on parle trop, ça se retourne contre nos malades. On ne sait jamais comment les gens peuvent réagir ». Un silence s’installe après ses mots. Les autres hochent la tête. « On dépend beaucoup du personnel », ajoute F. « Donc on préfère rester discrets ». Une crainte preuve d’une réalité au Sénégal : celle d’usagers qui se sentent vulnérables face à une institution dont ils dépendent entièrement.

L’attente, encore et toujours, une réalité invisible

À 4 heures du matin, certains tentent de fermer l’œil avant le lever du jour. D’autres restent éveillés, perdus dans leurs pensées. Le jour apportera son lot d’espoir et d’angoisse : nouvelles des médecins, examens, dépenses imprévues. « Chaque nuit est longue », murmure B. D. « Mais chaque matin, on espère une amélioration. C’est ça qui nous tient ». Sous l’arbre, les corps fatigués témoignent d’un combat silencieux. Celui de familles qui, au-delà de la maladie, affrontent aussi des conditions de vie précaires.

Devant l’Hôpital Idrissa Pouye, chaque nuit, ils sont des dizaines à s’installer ainsi, faute d’alternative. Leurs histoires restent souvent invisibles, noyées dans le quotidien de la ville de Dakar. Pourtant, elles posent la question de la prise en charge des patients… et de ceux qui les accompagnent. Avant de se recoucher, A.N. conclut d’une voix calme : « On est fatigués, mais on n’a pas le choix. Tant que notre malade est ici, nous aussi, on reste. Même sous cet arbre ». La nuit continue, lentement. Et avec elle, l’attente.

Alioune Diop
Une plume qui balance entre le Sénégal et le Mali, deux voisins en Afrique de l’Ouest qui ont des liens économiques étroits
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