Soum Bill, messager de la paix

Soum Bill poursuit son ascension musicale en solo, doucement mais sûrement. Le chanteur ivoirien de zouglou, qui évolue seul depuis près de quatre ans, a déjà sorti deux disques. Le « meilleur artiste ivoirien pour 2003 » n’hésite pas à critiquer ouvertement les dirigeants politiques qui s’intéressent plus à l’argent qu’au peuple qu’ils gouvernent. Rencontre.

Le zouglou comme patch social. C’est l’un des principaux objectifs que Soum Bill s’est fixé. Un combat que l’artiste ivoirien explique avec beaucoup de simplicité et d’humilité. Un peu à l’image du look qu’il a choisi ce jeudi : jean bleu délavé et sweat-shirt blanc bardé d’inscriptions rouges. Le tout rehaussé par un sourire qui ne quitte que rarement son visage. Pourtant, bien des sujets qu’évoque dans ses textes le « meilleur artiste ivoirien pour 2003 » ne se prêtent pas à la gaieté.

La naissance de Soum Bill

Ben Mamadou Soumahoro est né à Aboisso (Sud Comoé, sud-est de la Côte d’Ivoire). Très tôt, la fibre musicale familiale (son grand-père paternel est percussionniste et sa grand-mère chanteuse traditionnelle) prend racine. En 1989, alors qu’il n’a que 16 ans et qu’il étudie dans un lycée de Treichville (quartier d’Abidjan), il se dote de son nom de scène : Soum Bill, combinaison du diminutif de son nom de famille et d’un sobriquet que lui donnent ses amis.

Le nom trouvé, reste à composer le groupe. La même année, il se joint au groupe Mini Choc, une formation d’ « ambiance facile » qui anime manifestations funéraires, voyages groupés et autres matchs de football. Trois ans plus tard, avec des amis, il monte Les Garagistes, surfant sur la déferlante zouglou qui fait rage dans le pays. Soum Bill, lead vocal, réalise l’album Enfant Chéri. Le succès n’est pas au rendez-vous. Le jeune homme décide donc de partir en 1993, en restant en bons termes avec les autres membres du groupe, et recommence à zéro avec Les Salopards.

Trop de succès tue le succès

Deux ans de travail assidu plus tard, l’album Bouche B sort de l’ombre. Une réussite qui se traduit par plus de 200 000 cassettes vendues. Un record de vente jamais égalé en Côte d’Ivoire. En 1997, le groupe sort un nouveau disque qui marche aussi très fort. L’année suivante, des concerts sont calés en Europe. Un souvenir pas des plus glorieux. « Nous avons fait des concerts et on a refusé de nous payer. Nous avons dormi dehors, galéré pour manger, pour avoir des papiers… L’Europe n’est pas l’Eldorado comme beaucoup restés au pays le pensent. C’est ce que j’essaie de démontrer dans le titre Mondialisation de mon dernier album. En Afrique, il y a toujours la famille pour donner un coup de main, mais là, nous étions seuls. En Europe, les gens sont plus individualistes, mais l’avantage c’est que cela pousse chacun à repousser ses limites. Il y a des bons côtés où qu’on se trouve. Il faut savoir les voir et les exploiter. »

En 1999, Les Salopards accouchent d’un troisième opus, Pays perdu. Il n’y en aura pas d’autres. « Le groupe s’est disloqué pour des problèmes de gestion », explique avec pudeur Soum Bill, avant de poursuivre, sourire aux lèvres : « Quand quatre jeunes hommes partent de rien et qu’ils se retrouvent du jour au lendemain avec autant de succès, qu’ils vendent et que des millions rentrent, les comportements changent. Tout le monde se regarde bizarrement. Chacun cherche à assurer ses arrières et il y a un moment où ça ne peut plus continuer. »

Cible politique

Commence alors la carrière solo du jeune artiste. L’auteur-compositeur sort « Zambakro » en l’an 2000. Petit succès. « Les gens avaient du mal à s’y retrouver avec la dissolution du groupe. Certains étaient un peu réticents », commente Soum Bill pour expliquer les quelque 80 000 exemplaires vendus. Son deuxième disque solo, en revanche, c’est une autre histoire. Le 12 titres a été réalisé avec la collaboration de David Tayorault, Babulax Lee et Koudou Athanase, la crème de la crème en matière d’arrangements musicaux.

Les textes sont aussi revendicatifs que dans le premier. Il épingle à plusieurs reprise les hommes politiques, qu’il qualifie, dans l’un de ses titres de Politico Djantra. « Une djantra chez nous, c’est une prostituée. Ce que je reproche aux politiciens, c’est notamment de retourner leur veste quand la situation tourne à leur désavantage, de changer leur fusil d’épaule pour avoir plus d’argent. C’est une race qui se répand de plus en plus. Comme disait Jean-Marie Adiaffi (un cinéaste et poète ivoirien, ndlr), ‘on n’éveille pas avec une berceuse’. Il faut des mots durs pour faire passer le message. » Toutefois, l’artiste regrette que ses textes n’atteignent pas autant de monde qu’il le voudrait. « Les politiciens ont une tribune, mais peu de gens écoutent les musiciens, regrette-t-il. Pourtant nous sommes le plus proche du peuple, nous le ressentons. »

Tout n’est pas noir. Alors Soum Bill chante aussi l’optimisme, l’amour et la religion. Avec un regard un peu décalé. Comme dans le titre Aime ton prochain, où l’artiste chante différents passages de la Bible et du Coran « pour souligner qu’au bout du compte, il n’y a qu’un seul Dieu pour tous. Il nous aime et ceux qui tuent en son nom sont des fanatiques qui ont interprété les écrits à leur manière pour atteindre leurs objectifs ».

Le piratage plombe les ventes

Le public, semble-t-il, apprécie le cocktail musical et littéraire. « Nous avons vendu près de 280 000 disques de Terre des hommes. Je pense que nous en aurions vendu plus du double s’il n’avait pas été tant piraté au Ghana, en Guinée ou encore au Burkina Faso. Les pirates ont vraiment fait boulot formidable », reconnaît-il entre humour et résignation. Et de poursuivre que son disque est sorti en pleine crise en Côte d’Ivoire, en 2002, et que cela a sûrement participé à propager le phénomène, car les albums ne pouvaient pas être distribués en zone rebelle. Mais la mayonnaise a bien pris : en 2003, il reçoit « le prix de meilleur artiste ivoirien » et, lors de sa tournée à Londres (Angleterre), « le prix du meilleur album africain pour les deux années consécutives 2002-2003 ».

Autre preuve, moins gaie, que ses textes circulent bien : les intimidations dont il fait l’objet. « Lors du dernier jour de l’an, des militaires sont venus me secouer un peu à cause de mon premier album, où j’ai notamment critiqué les forces de l’ordre », se souvient-il. Mais jamais il n’a songé à déposé les instruments. Il part vendredi à Turin (Italie) pour un concert, avant d’enchaîner avec d’autres dates en Europe. Puis il retournera en Afrique pour jouer pendant le Festival Ebony du Sénégal (4 au 6 juin). A plus long terme, l’artiste souhaite poursuivre la structuration de l’aide sociale qu’il apporte dans son pays, notamment aux enfants des rues. L’Ivoirien, aujourd’hui âgé de 31 ans, prépare un nouvel album et envisage même de sortir un Best Of comportant des inédits avec ses anciens compagnons des Salopards, avec lesquels il a toujours gardé contact. Les politiciens n’ont pas fini d’entendre parler de Soum Bill.