
La condamnation quasi unanime, au Conseil de sécurité, de la reconnaissance unilatérale du Somaliland par Israël remet au premier plan un principe que l’ONU ne cesse d’invoquer : l’intangibilité des frontières et le respect du cadre juridique international dans le traitement des conflits territoriaux. En rappelant avec force la souveraineté de la Somalie et en rejetant une reconnaissance faite en dehors de tout processus encadré par l’ONU, l’Organisation renforce, qu’elle le veuille ou non, les arguments de ceux qui plaident pour une application cohérente du droit dans le dossier du Sahara occidental.
Une ligne dure sur le Somaliland
Dans le cas du Somaliland, la position de l’ONU est claire : il s’agit d’une région sécessionniste d’un État membre, la Somalie, dont la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’unité sont réaffirmées à chaque résolution. Le Conseil de sécurité refuse de valider une reconnaissance unilatérale, fût-elle le fait d’un État influent et concernant une région déjà autonome et stable, au motif qu’elle fragiliserait le cadre juridique international et créerait un précédent pour d’autres mouvements séparatistes.
Ce rappel du droit est doublement important :
- il signifie que les frontières internationalement reconnues ne peuvent être redessinées au gré des intérêts géopolitiques d’une puissance tierce. Cela vaut pour Israël comme pour le Maroc ;
- il pose que toute évolution du statut d’un territoire contesté doit intervenir dans un cadre multilatéral, négocié et conforme au droit international.
Le Sahara occidental : un dossier de décolonisation inachevé
À l’inverse du Somaliland, le Sahara occidental n’est pas reconnu comme une région sécessionniste d’un État souverain, mais comme un territoire non autonome inscrit depuis des décennies sur la liste des territoires à décoloniser. Le principe juridique de référence n’y est donc pas la défense d’une intégrité territoriale préexistante, mais le droit à l’autodétermination d’un peuple, droit consacré par la Charte des Nations unies et par de nombreuses résolutions sur la décolonisation.
Certes, les deux situations relèvent de régimes juridiques distincts. Mais c’est précisément ce qui rend la position de l’ONU sur le Sahara occidental plus exigeante, pas moins : le droit à l’autodétermination des peuples colonisés bénéficie d’une consécration encore plus forte que le principe d’intégrité territoriale, puisqu’il constitue l’un des fondements mêmes de l’ordre international post-colonial.
Or, depuis plusieurs années, une partie de la diplomatie onusienne laisse transparaître une forme de glissement : le langage de l’autodétermination et du référendum s’efface progressivement chez certains au profit d’un discours de « solution politique mutuellement acceptable, réaliste, pragmatique et durable ». Une formulation récurrente des résolutions du Conseil de sécurité depuis 2018, souvent lue comme une ouverture au plan d’autonomie défendu par le Maroc. C’est précisément cette inflexion, perçue comme un infléchissement dicté par la realpolitik, qui est remise en lumière par le cas Somaliland.
L’argument de la cohérence : un levier pour le peuple sahraoui
Si l’ONU juge inacceptable qu’un État reconnaisse unilatéralement la sécession du Somaliland au nom de la stabilité régionale et du respect du droit, elle ne peut, sans contradiction, fermer les yeux sur un processus de décolonisation inachevé au Sahara occidental sous prétexte d’équilibres géostratégiques. Le cœur de l’argument est simple : dans la Corne de l’Afrique, l’ONU brandit le droit pour refuser que la politique des faits accomplis et les intérêts sécuritaires dictent l’issue d’un conflit territorial. Au Sahara occidental, elle devrait, par cohérence, refuser que ces mêmes considérations viennent affaiblir un principe fondamental. Le droit d’un peuple colonisé à choisir librement son destin.
En d’autres termes, plus l’ONU rappelle que la reconnaissance d’un territoire ne peut se faire qu’à l’intérieur d’un cadre juridique légitime, plus il devient difficile de justifier, au Sahara occidental, un « compromis » qui marginaliserait l’option de l’indépendance sans consultation directe du peuple concerné.
Ne pas céder à la realpolitik : un enjeu de crédibilité
Le contraste entre fermeté juridique sur le Somaliland et glissements pragmatiques sur le Sahara occidental nourrit, en Afrique et dans le monde arabe, l’accusation de double standard. Les reconnaissances successives du plan d’autonomie marocain par les États-Unis (2020), l’Espagne (2022) et la France (2024) illustrent concrètement ce glissement. Ainsi, des puissances membres permanentes ou alliées proches valident une solution politique sans consultation du peuple sahraoui. Or c’est précisément ce que l’ONU refuse dans le cas du Somaliland.
Pour préserver sa crédibilité, l’Organisation n’a pasd’autre choix que de réaffirmer que les principes qu’elle oppose à la reconnaissance du Somaliland, c’est à dire la primauté du droit, le rejet des faits accomplis, et la centralité du cadre onusien, valent tout autant pour le Sahara occidental.
La ligne suivie dans la Corne de l’Afrique rappelle qu’un processus de décolonisation ne peut être clos sans consultation du peuple concerné. De même, aucun arrangement diplomatique, aussi « réaliste » soit-il, ne peut se substituer durablement à ce principe sans affaiblir l’architecture même du droit international.





