Smockey : ni rebelle ni révolutionnaire mais libre

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Connu pour ses chansons engagées, l’artiste burkinabè Smockey, Kora du meilleur rappeur africain 2010, preste ce dimanche 26 décembre à Saint-Louis au Sénégal sur la scène du Festival mondial des Arts nègres, où il fera découvrir au public son dernier album au titre tout aussi évocateur que provocateur CCP (Cravate Costard et Pourriture. Entretien.

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Quand en avril 2010, Smockey reçoit son Kora du meilleur artiste hip-hop du continent, le rappeur tient là plus qu’un trophée. Sur le podium, en présence du président burkinabè Blaise Compaoré, il rend hommage et dédie son trophée à Thomas Sankara, son idole. Impertinent et provocateur pour les uns, digne et courageux pour les autres, le rappeur de 39 ans, né d’un père burkinabè et d’une mère française, n’en a que faire des critiques. Si Smockey ne fait pas l’unanimité quant à ses convictions politiques, il ne laisse pas indifférent d’autant que son génie artistique est indéniable. Parti en 1991 pour des études de restauration et d’hôtellerie en France, Smockey, de son vrai nom Serge Martin Bambara, en profite pour s’initier à la programmation studio. En 1999, il signe avec la maison EMI un single en duo avec la chanteuse française Laam. Au Burkina, le morceau est bien accueilli. Mais c’est véritablement en 2001, quand il sort Epitaphe, son premier album, véritable réquisitoire en règle contre le pouvoir, que Smockey conquiert la jeunesse burkinabè. S’en suivra deux autres albums, Zamana et I-Yamma, tout aussi caustiques que le premier, mais enrobés dans les douces mélodies de la musique traditionnelle. Smockey a désormais établi son identité musicale. Un savant mélange de musique traditionnelle et de hip-hop qui lui vaut la reconnaissance du public et des spécialistes de la musique. Dans son dernier album, CCP (Cravate costard et pourriture, il porte la charge contre la classe dirigeante africaine et invite à un renouvellement de la gouvernance. Intransigeant sur sa liberté de penser comme son idole Georges Brassens, Smockey n’est ni rebelle ni révolutionnaire. Il est tout simplement libre.

Afrik.com : Votre dernier album s’intitule CCP (Cravate costard et pourriture, tout un programme en perspective ?

Smockey :
CCP est le titre donné à l’album et c’est aussi l’abréviation de Cravate Costard et Pourriture. C’est un album de douze titres en featuring avec d’autres artistes comme Anita Freeman, une Américaine, Les Patrons et Maréchal Zongo de la Côte d’Ivoire mais également des musiciens traditionnels burkinabè comme Biri Lingani et Sibi Zongo. La « Pourriture » du CCP, donne le ton de l’album. Aujourd’hui on veut passer pour ce que l’on n’est pas. On voit de vulgaires chaînes rouillées qui se font plaquer or et qui pensent ainsi s’acheter une conscience. Quand je parle de costume, je ne fais pas allusion seulement au célèbre costume cravate mais aussi au boubou traditionnel, à la tenue militaire, à la soutane etc., tous ces apparats dont se drapent des individus, notamment les politiciens, pour abuser de la confiance de leurs concitoyens et pour se remplir les poches. Le message essentiel de l’album, c’est qu’on peut faire de la politique autrement. Les politiciens ont un devoir de sincérité envers le peuple. Il faut un minimum de transparence et de vérité dans la gestion des affaires publiques. Je ne crois pas au secret politique ou au secret d’Etat. Tout peut se dire, tout peut s’expliquer. Cette sincérité ne court pas les rues du monde politique et c’est bien dommage.

Afrik.com : Depuis deux albums maintenant vous n’hésitez pas à faire des incursions dans la musique traditionnelle en tentant des fusions entre rap et musiques du terroir. Qu’est-ce qui vous motive et que recherchez-vous ?

Smockey
: Au Burkina Faso, il y a une dizaine de régions aux traits culturels très particuliers qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. En tant que musicien moderne, j’essaie de me servir de cet héritage pour insuffler quelque chose de nouveau, faire une de sorte de fusion pour créer un style qui soit plus proche de nos réalités culturelles. C’est tout ! Il me semble à la fois logique et impérieux que tout artiste tende vers cette direction-là. Mais ce n’est pas évident non plus parce que ce sont des rythmes qui ont du mal à s’adapter à la manière de concevoir la musique moderne. C’est là principale difficulté, autrement tout le monde le ferait.

Afrik.com Comment parvient-on à créer cette alchimie avec le rap ? C’est aux musiciens traditionnels de s’adapter à vous ou c’est plutôt le contraire ?

Smockey :
Ni l’un ni l’autre. Il y a juste une compréhension mutuelle. Contrairement à ce que l’on croit, les artistes ne sont pas toujours de grands intellectuels qui réfléchissent à de grandes idées avant de les coucher sur du papier. Non, bien de fois c’est instinctif. Alors on essaie d’accepter l’autre tel qu’il est. Il ne faut pas nier les différences mais plutôt les accepter et travailler de sorte à ce qu’elle nous enrichisse mutuellement. C’est ainsi qu’on réussit une fusion, à créer une amitié.

Afrik.com : Une autre facette de Smockey, c’est celle du comédien de cinéma. Vous êtes une des têtes d’affiche du dernier film de votre compatriote Missa Hébié, En attendant le vote des bêtes sauvages, une adaptation du roman de l’écrivain ivoirien Amadou Kourouma. Vous y incarniez un dictateur. Comment le rappeur virulent s’est-il senti dans la peau du tyran ?

Smockey :
(Rires) Non, je ne suis pas la tête d’affiche du film. Je joue le rôle du Président Fricassa qui est un personnage qui a tout pour être détestable. C’est un arriviste, qui va profiter de sa position, pour flouer le peuple et s’en mettre plein les poches. Il mène une vie luxueuse qu’il ne mérite pas forcément. Un type du genre Cravate Costard et Pourriture très certainement. Il finit mal dans le scénario. Alors ça me semblait assez drôle de jouer le rôle du genre de personne que j’attaque le plus dans mes chansons. Au début, je me suis senti mal dans la peau du dictateur. Mais on finit par se prendre au jeu parce qu’on sait que c’est du cinéma. Ce fut une belle expérience.

Afrik.com : Vous êtes invité sur la scène du Festival mondial des Arts nègres (Fesman) à Dakar. Qu’est-ce que cela représente vous ?

Smockey :
C’est très important pour moi d’être sur la scène du plus grand festival de cette année en Afrique. En plus d’être une grande fenêtre médiatique pour nous, le Fesman nous permet de rencontrer aussi beaucoup d’autres artistes. Et c’est au fil de ce type de rencontres que les fusions musicales sont possibles. Le festival a été reporté à maintes reprises. Cette année, il a vraiment lieu, c’est une bonne nouvelle. Seulement le mot « nègre » dans la dénomination du festival me dérange. Pendant longtemps on a essayé de me faire adhérer à ces histoires de « négrologie », de « Black is beautiful » sans jamais me convaincre. « Nègre », ça fait toujours penser à l’esclavage, à la traite négrière et à toute la souffrance qui allait avec. Alors, quand aujourd’hui, ce sont les Noirs eux-mêmes qui s’appellent « Nègres », ça fait un peu bizarre. Je pense qu’on n’a pas besoin de s’identifier nous-mêmes par le nom péjoratif que les autres nous ont donné. Peut-être aussi que les organisateurs ont tenu à garder le mot « nègre » pour rendre hommage au Président Senghor qui est le père du festival.

Afrik.com : La transparence est un principe fondamental chez vous. Est-ce au nom de cette transparence qu’en avril 2009, lorsque vous receviez votre Kora du meilleur rappeur africain, vous n’avez pas hésité, face à Blaise Compaoré, à déclarer que pour le cinquantenaire de l’indépendance, il fallait reconnaître et saluer l’œuvre et la mémoire de Sankara ?

Smockey :
On nous a vendu un bel objet bien emballé avec du papier cadeau : la démocratie. Mais beaucoup hésitent encore à l’ouvrir. On veut le laisser empaqueté avec ses beaux rubans et son beau papier. Pourtant, il faut qu’on l’ouvre, qu’on le déballe et qu’on s’assure que les droits de l’Homme sont respectés. Qui va l’ouvrir si ce n’est le citoyen lui-même? On ressasse à longueur de journée des mots comme transparence, liberté d’expression… Il nous faut user de tous ces droits-là, sans quoi ce sont les droits qui vont s’user eux-mêmes. C’est ce que j’ai fait. Quand on est en face du premier responsable des Burkinabè, il me semble normal qu’on le mette devant ses responsabilités et ses engagements. Il a choisi le régime démocratique et a dit que dans son pays les gens avaient la liberté d’expression. Il a dit qu’il fallait honorer les martyrs et on attend toujours qu’il les honore autrement que par des médailles à titre posthume. Je ne vois pas pourquoi mon geste a fait scandale. Mais cela prouve peut-être que nous ne sommes pas si libres qu’on le prétend. On a le droit de dédier son prix à qui on veut sans que cela ne défraie la chronique. Il y a eu une levée de bouclier tout simplement parce que beaucoup de gens considèrent encore le Président comme Sa Majesté. Et dire une vérité devant elle revient à un crime de lèse-majesté. Il faut que les mentalités changent. Il n’y a que quand les gens vont se rendre compte qu’on a le droit de s’exprimer, le droit de dire ce qu’on ressent tout en respectant la liberté d’autrui qu’on en finira avec cette forme de soumission. J’ai dédié mon prix à ceux que j’estime être des héros et j’essaie de responsabiliser les autorités présentes en espérant qu’ils ne vont pas traîner cet héritage-là jusqu’au Panthéon des imbéciles. On me reproche aussi de n’avoir pas salué le Président mais je ne suis ni une serpillière ni une lavette. Le Président a un protocole et si ce protocole en question avait envie que le Président soit salué, il aurait pris des mesures dans ce sens. Le protocole ne l’a pas prévu. Alors, je monte prendre mon prix et je redescends. Pour être sincère, j’ai beaucoup de reproches à faire au Président du Faso, mais je crois que j’aurais respecté la procédure si procédure il y avait. Il n’y en avait pas. Alors c’est un faux problème.

Afrik.com : Cela n’a pas été perçu ainsi par tous. Certains continuent à y voir une revanche d’autant que votre morceau relatif à l’assassinat de Thomas Sankara, A qui profite le crime, avait été censuré…
Smockey :
Je n’ai aucune aigreur quant à la censure de ce titre. Au contraire, on m’a fait de la publicité. Si je devrais faire quelque chose ce ne serait pas de me venger, mais de plutôt remercier le Président ou du moins son gouvernement d’avoir permis de mettre autant de lumière sur un morceau qui serait peut-être passé inaperçu. Non, je ne vois pas pourquoi je nourrirais une quelconque aigreur ou envie de me venger. Je crois qu’on n’a pas la chance d’avoir tous les jours le premier responsable de son pays en face de soi. Quand on l’a avec des caméras en prime, il faut en profiter. C’est du militantisme pacifique, sans kalachnikov ni dynamites.

Afrik.com : Comment vous définiriez vous ? Comme un rebelle, un révolutionnaire à l’instar de votre idole Sankara ?
Smockey :
Tout simplement comme un homme libre. Ma quête de liberté n’est pas un idéal. Je veux qu’elle soit vraie. À partir du moment où je respecte les autres, je veux qu’on me respecte en retour. J’ai envie qu’on respecte mes choix. Vous ne me verrez jamais dans les manifestations dites religieuses. J’ai peur de la manipulation. Quelle que soit l’adhésion que j’aurai avec une quelconque communauté ou association, qu’elle soit spirituelle ou pas, cela ne changera rien à mon comportement. Depuis tout petit, j’ai toujours voulu dire ce que je pensais. J’ai toujours voulu être libre dans ma tête. Cela est très important pour moi. Si cela fait de moi un rebelle, un révolutionnaire, je l’assume.