Smockey : « La révolution au Burkina n’est pas terminée »

Smockey, de son vrai nom Serge Bambara, né d’un père Burkinabè et d’une mère Française, n’est plus à présenter. Le rappeur, qui a co-fondé en 2013 le mouvement du Balai citoyen contre la corruption, a un réel écho à l’international. A la tête de son propre studio d’enregistrement, Abazon, l’enfant terrible du Burkina a été de toutes les révoltes de son pays qui ont notamment entrainé la chute de Blaise Compaoré. Rencontre.

A Rabat,

« Bravo Smockey, j’ai adoré ton concert, là j’avais besoin d’un peu de groove et tu m’as fait du bien », lui lance cette fan encore émue par la représentation du rappeur burkinabè dans la capitale politique marocaine, Rabat, lors du Festival Visa For music, où il a marqué les esprits. Fondé par le Franco-marocain Brahim el Mazned, le festival réunit les artistes et professionnels de la musique du mode entier, depuis 2014.

Il faut dire que le colosse, qui ne se déplace visiblement jamais sans son sac à dos, arborant toujours un bonnet sur la tête, passe difficilement inaperçu dans les rues de Rabat. Il a aussi laissé des traces lors d’un atelier du Visa for music, auquel il participait, et qui posait la question du rôle de l’artiste lors de conflits. Smockey, qui n’est pas du genre à mâcher ses mots surtout contre l’irresponsabilité de nombreux dirigeants africains, provoque de nombreux applaudissements. Il y a aussi des fous rires, tant l’humour à la burkinabè de l’artiste, bien pimenté et assaisonné, est succulent. Pour lui, la question de savoir si les artistes sont des faiseurs de paix ne doit même pas se poser car « avant d’être des artistes on est d’abord citoyens, estime-t-il. Et tout citoyen doit s’impliquer en politique pour contribuer au développement de son pays ».

Le ton est donné ! Le regard constamment déterminé, s’exprimant toujours de sa voix grave, qui résonne, égal à lui-même, encore une fois Smockey a fait du Smockey pur et dur, exprimant ce qu’il pense sans concession. Pour lui, un artiste doit être engagé pour une cause et avoir de la personnalité. « Je ne suis pas un poète moi !, s’écrie-t-il. Des artistes ont essayé la poésie, mais avec les politiques, l’histoire a montré que ça n’a pas marché. Donc il faut utiliser dans ce cas d’autres méthodes pour les contraindre à écouter le peuple ». Contrairement à d’autres, lui assume son statut d’artiste engagé, rappelant sans cesse qu’il est avant tout citoyen. Et va jusqu’à dire qu’on « devrait tous faire de la politique car faire de la politique, c’est aussi contribuer au développement de son pays et à l’amélioration des conditions de vie de ses concitoyens. Il ne faut pas attendre que les problèmes viennent frapper à la porte pour te réveiller !»

Si son discours est aussi tranché, cela n’a rien d’étonnant. Tout porte à croire que l’enfant qu’il était est devenu l’homme que l’on connait aujourd’hui. « Quand j’étais enfant, on m’appelait le président, confie-t-il, esquissant un sourire. J’étais un peu le rebelle de la famille, je n’aimais pas qu’on me dicte ma façon de penser ». Pas étonnant aussi qu’il ait choisi le hip-hop comme genre musical, où il peut exprimer ce qui le révolte au sein de la société. Il a toujours porté depuis ses premiers pas les germes de la révolte. Ce n’est donc pas aussi un hasard s’il a co-fondé, en 2013, le fameux mouvement « le Balai citoyen » avec son ami, l’artiste Sams’K Le Jah. L’objectif du mouvement, lutter contre la corruption, conscientiser la jeunesse et la pousser à s’intéresser à la vie politique de son pays, pour obliger les politiques à répondre aux aspirations du peuple. « N’oublions jamais, jamais, que les politiques, c’est nous leurs patrons ! Par conséquent, c’est à nous de les contraindre de nous écouter et de faire leur job », aime-t-il toujours rappeler.

« Il y a encore beaucoup à faire au Burkina »

Un rappel qu’il n’a pas tardé à concrétiser car Smockey, qui est la contraction de « se moquer », a été de toutes les révoltes durant les soubresauts politiques de son pays, ces deux dernières années. Il a participé aux manifestations contre un nouveau mandat de Blaise Compaoré qui ont provoqué le départ de ce dernier. Et n’a aussi pas hésité à faire face aux forces de l’ordre, insiste-t-il, lorsque la population est descendue dans la rue pour protester contre le coup d’Etat du général Gilbert Diendéré. Ce qui lui a valu d’ailleurs des menaces et l’incendie d’une partie de son studio, l’incitant à mettre à l’abri son épouse Kady, qui est aussi son manager, et leurs trois enfants. Aujourd’hui, s’il est fier des victoires de son pays et de ses avancées démocratiques, il estime toutefois que la révolution n’est pas encore terminée. « Il y a encore beaucoup à faire au Burkina. Il y a tout un pays à redresser et à développer », préconisant le maintien de la vigilance par tous, face aux politiques, qui doivent faire leurs preuves. « C’est pour cela que le Balai est là, on les surveille comme des gardiens de notre démocratie. On n’hésitera pas à leur dire notre mécontentement s’ils ne respectent pas leurs engagements, car le peuple doit toujours être souverain », assure-t-il d’un ton tranchant comme à son habitude.

?Un état d’esprit qui se reflète dans son cinquième album Pre’volution, composé de trois ?CD, représentant les couleurs du Burkina Faso. Le premier CD de couleur jaune s’appelle Prémonition, le second de couleur rouge, Révolution et le dernier de couleur verte Evolution. Une façon de montrer les différentes phases par lesquelles le pays est passé. Ce triple album est un condensé de chansons inspirées de ce triptyque, ce qui donne : PRE’VOLUTION. Au-delà du factuel, cet opus sonne le besoin urgent d’une « post-révolution » pour achever le processus de libération du peuple. La plupart des chansons ont été enregistrées deux ou trois ans avant les événements insurrectionnels des 30 et 31 octobre 2014 », explique Smockey.
Smockey a remporté de nombreux prix également en tant qu’artiste, notamment en 2006, le Kundé d’Or, trophée de la musique burkinabé, dans la catégorie « Meilleur Artiste de l’année », qu’il reçoit des mains de Chantal Compaoré, alors Première Dame du Burkina Faso. Ou encore en 2010, le Kora Awards, trophée de la musique africaine, dans la catégorie « Meilleur Artiste Hip-Hop ».

?Si aujourd’hui, il est mondialement connu pour sa musique et son engagement politique, pourtant rien ne prédestinait à la musique celui qui dit se référer toujours à Thomas Sankara, comme son ami sénégalais Didier Awadi. Né d’un père Burkinabè de la communauté Bisa, et d’une mère Française, Serge Bambara, de son vrai nom, a vu le jour en 1971 à Ouagadougou. En 1991, il se rend en France pour étudier la restauration et l’hôtellerie. Mais comme un coup du destin, la musique vient peu à peu à lui, notamment après une initiation à la programmation dans un home studio avec la complicité de son ami et parallèlement arrangeur, Alain Toko. L’artiste signe avec la maison de disque EMI son premier single en duo avec la célèbre chanteuse française Laam et prend comme nom d’artiste Smockey. Mais il décide de rentrer au Burkina, en mars 2001, où il veut contribuer au développement du hip-hop et monte son studio Abazon, qui signifie « allez-vite » en langue bissa.

Un studio devenu peu à peu son gagne-pain et le symbole de son indépendance. Cette phrase qu’il aime tant dire résume bien son état d’esprit: « Je suis ni rebelle ni révolutionnaire, juste libre ».